Le vent souffle où il veut ou petite anthropologie de la météo

Voilà, juil­let se ter­mine et l’on ne va pas tarder à trou­ver dans la presse les bilans touris­tiques du mois. Vu le temps qu’il a fait en Bre­tagne, il ne fait guère de doute que ces bilans seront plutôt médiocres. Leur exis­tence même, en tous cas, mon­tre que notre société urban­isée n’échappe pas aux rythmes saison­niers dont par­lait Mar­cel Mauss. Chez nous comme chez les Eski­mos, la vie sociale ne se main­tient pas au même niveau aux dif­férents moments de l’an­née. C’est en juil­let-août que l’ac­tiv­ité touris­tique des régions proches de la mer bat son plein, comme c’est en hiv­er que celle des sta­tions de ski est au plus haut. Mais que le soleil ici ou la neige là-bas vien­nent à man­quer et c’est toute la “sai­son” qui est com­pro­mise.

Un peu comme la douleur, la météo et ses aléas échap­pent très large­ment à l’homme. Le vent souf­fle où il veut… Il n’empêche que l’homme s’en saisit pour par­ler du temps, en sup­port­er plus ou moins bien les vari­a­tions, l’in­té­gr­er ou non dans sa déf­i­ni­tion de soi, agir pour en lim­iter les con­séquences voire directe­ment le mod­i­fi­er.

  • De quoi est-il le plus ques­tion, en tous cas, dans ces échanges pha­tiques dont par­lait Mali­nows­ki, sinon de la pluie et du beau temps ? La météorolo­gie occupe une place de choix par­mi les sci­ences dont les résul­tats occu­pent les colonnes des jour­naux et l’on n’imag­ine plus de JT qui ne soit précédé ou suivi par le bul­letin météo. C’est même paraît-il à ce moment-là que le temps d’an­tenne se vend le plus cher aux annon­ceurs pub­lic­i­taires. Les mytholo­gies, de leur côté, sont rem­plies de pro­pos sur les météores. L’e­sprit de Dieu qui, au pre­mier ver­set de la Genèse, plane sur les eaux est aus­si le vent.
  • D’un point de vue météorologique, il n’ex­iste ni beau ni mau­vais temps. Il existe des phénomènes physiques liés à la cir­cu­la­tion des mass­es d’air, aux tem­péra­tures et aux grands rythmes astronomiques qui déter­mi­nent les saisons. Dans la nature, il n’y a pas de mau­vais temps, dit une expres­sion pop­u­laire en Russie. Il n’empêche que nous sup­por­t­ons plus ou moins bien les caprices du ciel et qu’un été de gri­saille a pour beau­coup de gens quelque chose de dép­ri­mant. Faut-il y voir la con­séquence directe d’un manque de lumi­nosité ? Certes, ladite dépres­sion saison­nière fait les affaires de la luminothérapie, mais la rela­tion de l’humeur et de la météo n’est sans doute pas seule­ment phys­i­ologique. Sou­vent, d’ailleurs, la rela­tion s’in­verse et les intem­péries sont vues comme la sanc­tion du désor­dre des mœurs (voir ci-dessous la cita­tion de Shake­speare).
  • Il pleut tou­jours en Bre­tagne. Voilà une affir­ma­tion qui, vraie ou fausse (il pleut quand même sou­vent), con­tribue à définir l’i­den­tité bre­tonne au moins autant que les crêpes, le cidre, le bin­iou koz ou l’ac­tivisme de l’Emsav. C’est dire que nous sommes là dans les stéréo­types plus ou moins intéri­or­isés dont par­le Pierre-Jean Simon. Mais c’est dire aus­si qu’il n’y a pas de temps qui ne soit appro­prié et ne con­tribue ain­si à la déf­i­ni­tion de soi. On se gausse aujour­d’hui à bon droit de Mon­tesquieu et de sa théorie du cli­mat. Mais on se saurait d’un même mou­ve­ment rejeter toute inter­ro­ga­tion sur la façon dont un cli­mat devient par­tie inté­grante d’un pat­ri­moine con­tribuant à définir une appar­te­nance, pas plus qu’on ne saurait rejeter a pri­ori l’in­flu­ence de cer­tains fac­teurs cli­ma­tiques dans les fluc­tu­a­tions économiques comme dans le rythme de la vie sociale (voir par exem­ple ici un compte ren­du des travaux con­tro­ver­sés de David S. Lan­des à Har­vard, ou encore ici un compte ren­du du livre non moins con­tro­ver­sé de Mike Davis sur les géno­cides trop­i­caux ).
  • De la grenouille dans son bocal aux satel­lites et aux bal­lons-son­des, il n’y a pas de météorolo­gie sans une météorotech­nie. Le temps qu’il fait se mesure à l’aide de divers appareil­lages dans lesquels l’in­for­ma­tique et ses mod­èles ont aujour­d’hui la part belle. Mais du ciré au para­pluie sans oubli­er la crème solaire, il ne manque pas non plus de dis­posi­tifs des­tinés à par­er aux effets des dif­férents types de temps. Le froid n’est plus le même pour celui qui dis­pose du feu et, à plus forte rai­son, du chauffage cen­tral ou de la cli­ma­ti­sa­tion. L’homme ne se con­tente d’ailleurs pas de mul­ti­pli­er ain­si les préser­vat­ifs. Il sem­ble bien qu’il ait aus­si de tout temps cher­ché, par la magie ou l’empirie, à faire tomber la pluie comme à écarter les nuées. Et le change­ment cli­ma­tique en cours, si l’on en croit les rap­ports du GIEC, mon­tre que, par effet de con­sé­cu­tion, il y a finale­ment assez bien réus­si.
L’un des meilleurs pein­tres du ciel sous nos lat­i­tudes est à mon sens John Con­sta­ble.
Wiki­me­dia com­mons pro­pose une impor­tante galerie con­sacrée à ce pein­tre.

Et puisque nous sommes en Angleterre, restons y encore un peu pour citer Tita­nia, dans la deux­ième scène du Mid­sum­mer Night’s Dream de Shake­speare (en vis-à-vis la tra­duc­tion française de François-Vic­tor Hugo). La scène est cen­sée se pass­er dans un bois près d’Athènes. Mais il fal­lait être Anglais, ou en tous cas habiter nos régions soumis­es, y com­pris par­fois l’été, aux per­tur­ba­tions venant de l’At­lan­tique, pour par­ler comme le fait Shake­speare d’in­tem­péries (dis­tem­per­a­ture) qui ressem­blent beau­coup à celles de cette année du côté d’Ox­ford ou de Strat­ford-upon-Avon. Selon les notes de l’édi­tion de la Pléïade, le fran­chisse­ment des digues par les riv­ières serait une allu­sion à l’été plu­vieux de 1594.

These are the forg­eries of jeal­ousy:
And nev­er, since the mid­dle sum­mer’s spring,
Met we on hill, in dale, for­est or mead,
By paved foun­tain or by rushy brook,
Or in the beached mar­gent of the sea,
To dance our ringlets to the whistling wind,
But with thy brawls thou hast dis­tur­b’d our sport.
There­fore the winds, pip­ing to us in vain,
As in revenge, have suck­’d up from the sea
Con­ta­gious fogs; which falling in the land
Have every pelt­ing riv­er made so proud
That they have over­borne their con­ti­nents:
The ox hath there­fore stretch’d his yoke in vain,
The plough­man lost his sweat, and the green corn
Hath rot­ted ere his youth attain’d a beard;
The fold stands emp­ty in the drowned field,
And crows are fat­ted with the mur­rion flock;
The nine men’s mor­ris is fil­l’d up with mud,
And the quaint mazes in the wan­ton green
For lack of tread are undis­tin­guish­able:
The human mor­tals want their win­ter here;
No night is now with hymn or car­ol blest:
There­fore the moon, the gov­erness of floods,
Pale in her anger, wash­es all the air,
That rheumat­ic dis­eases do abound:
And thor­ough this dis­tem­per­a­ture we see
The sea­sons alter: hoary-head­ed frosts
Far in the fresh lap of the crim­son rose,
And on old Hiems’ thin and icy crown
An odor­ous chap­let of sweet sum­mer buds
Is, as in mock­ery, set: the spring, the sum­mer,
The child­ing autumn, angry win­ter, change
Their wont­ed liv­er­ies, and the mazed world,
By their increase, now knows not which is which:
And this same prog­e­ny of evils comes
From our debate, from our dis­sen­sion;
We are their par­ents and orig­i­nal.
Ce sont les impos­tures de la jalousie.
Jamais, depuis le com­mence­ment de la mi-été,
nous ne nous sommes réu­nies sur la colline, au val­lon, au bois, au pré,
près d’une source caill­outée, ou d’un ruis­seau bor­dé de joncs,
ou sur une plage baignée de vagues,
pour danser nos ron­des au sif­fle­ment des vents,
sans que tu aies trou­blé nos jeux de tes querelles.
Aus­si les vents, nous ayant en vain accom­pa­g­nés de leur zéphyr,
ont-ils, comme pour se venger, aspiré de la mer
des brouil­lards con­tagieux qui, tombant sur la cam­pagne,
ont à ce point gon­flé d’orgueil les plus ché­tives riv­ières,
qu’elles ont franchi leurs digues.
Ain­si, le bœuf a traîné son joug en vain,
le laboureur a per­du ses sueurs, et le blé vert
a pour­ri avant que la barbe fût venue à son jeune épi.
Le parc est resté vide dans le champ noyé,
et les cor­beaux se sont engrais­sés du trou­peau mort.
Le mail où l’on jouait à la marelle est rem­pli de boue ;
et les déli­cats méan­dres dans le gazon touf­fu
n’ont plus de tracé qui les dis­tingue.
Les mor­tels humains ne recon­nais­sent plus leur hiv­er :
ils ne sanc­ti­fient plus les soirées par des hymnes ou des noëls.
Aus­si la lune, cette sou­veraine des flots,
pâle de colère, rem­plit l’air d’humidité,
si bien que les rhumes abon­dent.
Grâce à cette intem­périe , nous voyons
les saisons chang­er : le givre à crête héris­sée
s’étale dans le frais giron de la rose cramoisie ;
et au men­ton du vieil Hiv­er, sur son crâne glacé,
une guir­lande embaumée de bou­tons print­aniers
est mise comme par déri­sion. Le print­emps, l’été,
l’automne fécond, l’hiver cha­grin échangent
leur livrée habituelle : et le monde effaré
ne sait plus les recon­naître à leurs pro­duits.
Ce qui engen­dre ces maux,
ce sont nos débats et nos dis­sen­sions :
nous en sommes les auteurs et l’origine.

NB. La revue Etudes rurales a con­sacré son numéro 118–119 à une anthro­polo­gie du temps qu’il fait.

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