Tétralogie monétaire

Les écon­o­mistes ont l’habi­tude de dis­tinguer les fonc­tions (au nom­bre de trois) et les formes de la mon­naie. Je pro­pose ici de retra­vailler ces fonc­tions et ces formes à par­tir des plans de théorie la médi­a­tion (voir aus­si une brève présen­ta­tion de cette théorie sur Wikipé­dia).

Selon le MIT Dic­tio­nary of mod­ern Eco­nom­ics 1, la mon­naie est

« any­thing which is wide­ly accept­able in exchange for goods, or in set­tling debts, not for itself but because it can be sim­i­lar­ly passed on, has the char­ac­ter of mon­ey since it serves the pri­ma­ry func­tion of mon­ey, i.e. a means of pay­ment. As a means of pay­ment mon­ey is an enti­ty which is trans­ferred when a pay­ment is made ; as such it acts as a MEDIUM OF EXCHANGE, a func­tion essen­tial to any econ­o­my oth­er than the most prim­i­tive ».

Mais le terme « mon­naie », dit ce dic­tio­n­naire,

« is also used in the sense of ‘MONEY (or UNIT) OF ACCOUNT’ : this denotes a sys­tem of abstract account­ing units in which val­ues are expressed or debts defined. Prac­ti­cal­ly such a sys­tem is a nec­es­sary pre­con­di­tion of a price sys­tem since it reduces rel­a­tives val­ues to a man­age­able num­ber of mon­ey prices ».

En troisième lieu,

« besides serv­ing as exchange media, such means of pay­ment are held as part of the hold­er’s stock of assets, i.e. they act as ‘STORES OF VALUE’ ».

Enfin, le dic­tio­n­naire pré­cise que « in mod­ern mon­e­tary sys­tems the prin­ci­pal means of pay­ment are debt instru­ments, name­ly BANKNOTES and BANK DEPOSITS ». Cela indique que si la mon­naie à des fonc­tions, elle a aus­si dif­férentes formes : bil­lets de banque (ban­knotes), dépôts ban­caires (bank deposits) (c’est-à-dire des écri­t­ures ou, plus sou­vent de nos jours, des don­nées numériques enreg­istrées dans des mémoires d’or­di­na­teur), mais aus­si cartes ban­caires et cartes de crédit, pièces, wampuns, etc.

C’est cela que nous pro­posons de retra­vailler à par­tir des plans de la médi­a­tion. La fonc­tion « inter­mé­di­aire des échanges » ren­voie au plan soci­ologique de l’échange, la fonc­tion « unité de compte » ren­voie au plan logique du décompte, la fonc­tion « réserve de valeur » ren­voie au plan axi­ologique de la jouis­sance et de sa régu­la­tion. Quant aux « formes » de la mon­naie, elles ren­voient à la dimen­sion matérielle et au plan ergologique de la fab­ri­ca­tion (la mon­naie est tou­jours aus­si un ouvrage fab­riqué, qu’il s’agisse des pièces, des bil­lets ou, aujour­d’hui, des écri­t­ures numériques).

Illus­trons cela en prenant un bil­let de 1 dol­lar.

Ce bil­let est fait de papi­er. Admet­tons que je veuille m’en servir pour acheter une bouteille de Cola dans un dis­trib­u­teur automa­tique de bois­sons. J’ap­puie d’abord sur le bou­ton cor­re­spon­dant à la bouteille souhaitée. Le prix s’af­fiche sur un écran dig­i­tal : $ 1.25. La mon­naie améri­caine que j’ai dans la poche se com­pose à la fois de pièces et de bil­lets. Pour pro­duire cette somme de 1,25 dol­lars, la solu­tion la plus sim­ple con­siste à réu­nir un bil­let de 1 dol­lar, ain­si qu’une pièce de 25 cents (a quar­ter dol­lar). Cela fait, il me reste à intro­duire ce bil­let et cette pièce dans la machine qui com­porte deux fentes prévues à cet effet. Mais cette opéra­tion sim­ple qui con­siste à intro­duire un bil­let et une pièce dans les fentes d’un dis­trib­u­teur automa­tique de bois­son sup­pose en réal­ité toute une analyse que je fais de manière implicite. Je dois d’abord ne pas me tromper de fente : celle dans laque­lle intro­duire les bil­lets n’est pas la même que celle dans laque­lle intro­duire les pièces. Pour les repér­er, je dois met­tre en rap­port l’é­pais­seur de la pièce et du bil­let, ain­si que le diamètre de l’un et la largeur de l’autre, avec l’é­pais­seur et la largeur des fentes de la machine. Si j’es­saie d’in­tro­duire une pièce de 20 cen­times d’eu­ro dans la fente prévue pour les pièces de 25 cents, cela ne marchera pas. De même pour le bil­let. Je dois veiller à ce que les coins ne soient pas cornés. Je dois éventuelle­ment aus­si faire atten­tion à ce que l’ef­figie de Georges Wash­ing­ton soit tournée vers le haut et non vers le bas. Et je devrais faire une analyse sim­i­laire si j’é­tais en face d’un dis­trib­u­teur automa­tique de titres de trans­port (comme dans le métro de Rennes) et non en face d’un dis­trib­u­teur de bois­son. Il me faudrait dans ce cas met­tre en rap­port les dimen­sions de ma carte ban­caire avec celles de la fente dans laque­lle l’in­tro­duire (les dimen­sions ne sont pas les mêmes pour la carte ban­caire et pour la carte de trans­port recharge­able Kor­ri­go).

Cette analyse que je fais implicite­ment à chaque fois que j’u­tilise une forme ou une autre de mon­naie n’est autre que l’analyse de l’outil que Jean Gag­ne­pain a mis en évi­dence à par­tir de l’écri­t­ure de patients « ate­ch­niques ». Elle mon­tre que la mon­naie est bien un pro­duit fab­riqué, un ouvrage. Utilis­er de la mon­naie sup­pose que l’on soit capa­ble d’analyser le matéri­au (papi­er, métal, plas­tique, etc.) mais aus­si l’en­gin (le découpage par­ti­c­uli­er du matéri­au en ques­tion : épais­seur, largeur, diamètre, etc.). Cela sup­pose aus­si que l’on soit capa­ble d’analyser les tâch­es à accom­plir pour éventuelle­ment les ordon­ner (dans l’u­til­i­sa­tion du dis­trib­u­teur de bois­son, par exem­ple, je dois d’abord intro­duire la mon­naie avant d’ap­puy­er sur le bou­ton qui fera chuter la bouteille choisie). Il est vrai que cer­tains écon­o­mistes par­lent aujour­d’hui de « dématéri­al­i­sa­tion » de la mon­naie, sous pré­texte que pièces métalliques et bil­lets de papiers ten­dent à être rem­placées par des don­nées numériques. C’est oubli­er que le « numérique » sup­pose lui aus­si une analyse tech­nique : il n’y a pas de don­nées numériques sans sup­ports d’en­reg­istrement mag­né­tiques, sans cables de cuiv­res ou de fibres optiques per­me­t­tant leur cir­cu­la­tion, sans puces de sili­ci­um per­me­t­tant leur traite­ment, etc. Le dis­posi­tifs matériels asso­ciés aux dif­férentes tâch­es (con­ser­va­tion, cir­cu­la­tion, etc.) ont sans doute changé, ils ne sont pas moins des dis­posi­tifs matériels struc­turés par l’analyse de l’outil. Et l’on peut faire l’hy­pothèse qu’un patient ate­ch­nique inca­pable de saisir le pro­gramme implicite con­tenu dans le dis­posi­tif stylo/feuille de papi­er sera égale­ment inca­pable de saisir le pro­gramme implicite con­tenu dans le dis­posi­tif bil­let ou carte de crédit/fente du dis­trib­u­teur.

Pas­sons main­tenant aux trois fonc­tions de la mon­naie dis­tin­guée par les écon­o­mistes.

La prin­ci­pale de ces fonc­tions, nous dit le dic­tio­n­naire d’é­conomie du MIT, est d’être un inter­mé­di­aire des échanges (means of exchange, medi­um of exchange). Prenons tou­jours le cas du bil­let de 1 dol­lar. Si je l’as­so­cie à une pièce de 25 cents, je peux l’échang­er con­tre une bouteille de Cola. Dans le cadre de cet échange, je suis dans la posi­tion d’un acheteur (pur­chas­er) face à un vendeur (sell­er). C’est au fond toute la divi­sion sociale du tra­vail qui est en jeu dans cette sit­u­a­tion : ne fab­ri­quant pas moi-même de Cola, je dois, si je veux en boire, me le pro­cur­er auprès de quelqu’un d’autre en échange d’une cer­taine somme de mon­naie. Ce quelqu’un d’autre lui-même n’est d’ailleurs pas le fab­ri­quant. Il n’est le plus sou­vent qu’un reven­deur de détail qui, dans le cas le plus sim­ple s’est appro­vi­sion­né auprès d’un grossiste qui seul est livré directe­ment par la société X‑Cola. Certes, dans le cas où j’achète ma bouteille dans un dis­trib­u­teur automa­tique, le vendeur n’est pas immé­di­ate­ment présent en face de moi, en chair et en os. Mais il n’en est pas moins présent dans la rela­tion : c’est bien à lui que j’achète la bouteille. Et il vien­dra ensuite, soit directe­ment, soit par per­son­ne inter­posée, récolter la somme d’ar­gent qui se trou­ve dans la machine, somme d’ar­gent qu’il met­tra en rela­tion avec les marchan­dis­es emportées. Cette pos­si­bil­ité que le vendeur soit « matérielle­ment » absent de la rela­tion mérite d’ailleurs d’être soulignée. Elle mon­tre que les rela­tions marchan­des, comme toutes les autres rela­tions sociales, ne sont pas réductibles aux rela­tions « de face à face » entre deux ou plusieurs indi­vidus. Deux per­son­nes peu­vent être en rela­tion sociale sans être néces­saire­ment coprésentes (les rela­tions sociales peu­vent se faire in absten­tia y com­pris avec des incon­nus).

Notez que j’ai bien par­lé ici de rela­tions sociales. Du point de vue soci­ologique, il n’ex­iste en effet aucune dif­férence fon­da­men­tale entre les rela­tions marchan­des (comme l’achat d’une bouteille de Cola pour la somme de 1,25 dol­lars) et les autres rela­tions sociales. Les rela­tions marchan­des ne représen­tent qu’un cas par­ti­c­uli­er de rela­tions sociales : celles dans lesquelles la mon­naie inter­vient comme inter­mé­di­aire des échanges. Mais la forme de l’échange reste la même : on assiste dans tous les cas à cette rela­tion de don et de con­tre-don dont par­lait Mar­cel Mauss. Je donne au vendeur 1,25 dol­lars et il me donne en échange une bouteille de Cola. La seule par­tic­u­lar­ité des rela­tions marchan­des, Pierre Bour­dieu le soulig­nait déjà, réside peut-être dans le fait que le con­tre-don est immé­di­at et s’ac­com­pa­gne d’un accord explicite sur le prix. Dans l’échange de cadeaux au con­traire, le con­tre-don peut être dif­féré et le prix sou­vent masqué. Lorsqu’on invite des amis à un repas, il est d’usage que l’on soit invité à son tour, mais on ne s’at­tend pas à ce que l’in­vi­ta­tion soit immé­di­ate. Si jamais cela sur­ve­nait, cela aurait même quelque chose d’in­sul­tant : comme si les amis en ques­tion désir­aient couper court à la rela­tion en se libérant au plus tôt de la dette.

Au sujet de cette dimen­sion sociale de la mon­naie comme inter­mé­di­aire des échanges, on peut citer égale­ment Jean Oury, l’un des prin­ci­paux représen­tants en France de la psy­chi­a­trie insti­tu­tion­nelle :

Il me sem­ble que l’ar­gent est, dans l’acte ana­ly­tique ou psy­chi­a­trique, tou­jours l’in­ter­ven­tion d’un tiers, mais d’un tiers qui n’est pas un tiers neu­tre, comme on le dit, c’est un tiers social, parce que l’ar­gent est tou­jours le représen­tant du social au cœur même de la rela­tion ana­ly­tique ou psy­chi­a­trique. 2

Du point de vue clin­ique, c’est cette dimen­sion sociale de la mon­naie qui va faire prob­lème dans les psy­choses, à com­mencer par la schiz­o­phrénie. Ain­si, dans Créa­tion et schiz­o­phrénie, Jean Oury par­le de tel schiz­o­phrène par­faite­ment capa­ble de pein­dre, mais n’ac­cep­tant aucun com­merce pour se pro­cur­er ses matéri­aux.

Intéres­sons-nous main­tenant à la deux­ième fonc­tion de la mon­naie dis­tin­guée par les écon­o­mistes : celle d’u­nité de compte (unit of account). Mon bil­let de tout à l’heure est un bil­let de 1 dol­lar. Il entre dans un rap­port de 1 à 5 avec un bil­let de 5 dol­lars qui entre lui-même dans un rap­port de 1 à 2 avec un bil­let de 10 dol­lars. Mais cette unité de base qu’est le dol­lar peut égale­ment être divisée. Comme le sys­tème européen et l’an­cien sys­tème français, le sys­tème moné­taire améri­cain est un sys­tème déci­mal. L’u­nité de base, le dol­lar, se divise en cents. Il faut 100 cents pour faire un dol­lar de même qu’il faut 100 cen­times pour faire un franc ou 100 cen­times d’eu­ro pour faire un euro. Mais d’autres rap­ports sont pos­si­bles. Dans l’an­cien sys­tème bri­tan­nique, par exem­ple, la livre se divi­sait en 5 shillings valant donc cha­cun 1/20e de livre. Dans la France de l’An­cien Régime, la livre valait 20 sols, le sol 4 liards et le liard 3 deniers. Il fal­lait donc 12 deniers pour faire 1 sol et 240 deniers pour faire une livre. Depuis le 1er jan­vi­er 2002, les Français ont dû cess­er de compter en francs pour se met­tre à compter en euros. Pour appréci­er le prix des marchan­dis­es, beau­coup ont dû pen­dant longtemps con­ver­tir en francs les prix affichés en euros. Sachant qu’un euro vaut 6,55957 francs com­bi­en valait en francs une coupe de cheveux valant 23 euros ? Réponse : 150,87 francs. De nou­veaux repères ont donc dû être trou­vés. Ain­si, de nom­breux arti­cles valant une cen­taine de francs étaient ven­dus 99,90 francs plutôt que 100 francs, de même que des arti­cles valant un mil­li­er de francs étaient ven­dus 999 francs plutôt que 1000 francs. Il sem­ble en effet que le pas­sage d’un nom­bre com­por­tant n chiffres à un nom­bre com­por­tant n+1 chiffres, pas­sage qui résulte seule­ment du sys­tème déci­mal, con­stitue un « seuil psy­chologique » qui favorise ou non l’achat (un arti­cle valant 99,90 francs ne valait que quelques dizaines de francs, alors qu’un arti­cle valant 100 francs en valait déjà une cen­taine !). Mais la con­ver­sion en euro a déplacé ces « seuils psy­chologiques ». 100 francs étaient devenus 15,24 euros et 99,90 francs 15,23 euros (compte tenu des règles légales d’ar­ron­di). Il n’y avait plus de seuil entre 15,23 et 15,24. Il y en a un par con­tre entre 9,99 euros (tels CD de musique en pro­mo­tion chez un com­merçant en ligne) et 10 euros.

La maîtrise de ces rap­ports entre les unités moné­taires et les cal­culs qu’elle implique sup­pose une capac­ité d’analyse logique qui n’est autre que la capac­ité de signe. En effet, con­traire­ment à ce que veut la tra­di­tion sco­laire, qui dis­tingue les forts en maths et les forts en thème, arith­mé­tique et gram­maire relèvent de la même analyse implicite, celle du signe. L’aphasique de Bro­ca le prou­ve dont l’at­teinte généra­tive con­cerne aus­si bien l’u­nité séman­tique (le mot) que le nom­bre au sens math­é­ma­tique 3. L’u­nité de compte, de ce point de vue, est bien l’u­nité généra­tive. Le un opposé au sup­plé­men­taire.

Enfin, il nous faut nous intéress­er à la troisième fonc­tion de la mon­naie dis­tin­guée par les écon­o­mistes : la mon­naie en tant que réserve de valeur (stores of val­ue). Prenons encore une fois mon bil­let de 1 dol­lar. Qu’est-ce qu’il me per­met de pay­er sinon de la jouis­sance ? Admet­tons que je désire boire. Je vais débours­er ce bil­let qui me per­me­t­tra d’a­cheter la bouteille avec laque­lle j’é­tancherai ma soif. Le bil­let dont je me défais est ici le prix à pay­er pour sat­is­faire mon désir de boire. Il paie bien une jouis­sance. Or cette rela­tion entre le prix et la jouis­sance qu’il paie, c’est juste­ment ce que Jean Gag­ne­pain pro­pose d’ap­pel­er la valeur, en accord à peu près total sur ce point avec les écon­o­mistes. Pour Adam Smith déjà, le prix était iden­ti­fié à la peine que l’homme accepte d’en­dur­er en vue de la sat­is­fac­tion d’un désir :

« The real price of every thing, what every thing costs to the man who wants to acquire it, is the toil and trou­ble of acquir­ing it. What every thing is realy worth to a man who has acquired it, and who wants to dis­pose of it, or to exchange it for some­thing else, is the toil and trou­ble which it can save to him­self, and which it can impose upon oth­er peo­ple » 4.

Dans la mesure où elle me per­met poten­tielle­ment de me pay­er une jouis­sance ou de m’é­pargn­er une peine (un déplaisir) la mon­naie est bien réserve de valeur. On pour­rait dire encore qu’elle est une réserve de jouis­sance (poten­tielle) ou encore un « pour-jouir ». Pré­cisons ici que le mot jouis­sance doit être enten­du au sens lacanien. En français con­tem­po­rain, le mot jouis­sance tend à être asso­cié à la sex­u­al­ité : la jouis­sance, c’est le plaisir sex­uel, celui que l’on éprou­ve au moment de l’or­gasme. Dans sa déf­i­ni­tion lacani­enne au con­traire, de même que dans la nôtre, l’idée de jouis­sance doit être détachée de la sex­u­al­ité (même si jouis­sance et sex­u­al­ité peu­vent évidem­ment se com­bin­er). Chez Lacan, du moins si l’on suit sur ce point Juan-David Nasio, la jouis­sance n’est autre que l’én­ergie psy­chique dont par­lait Freud 5. Cette énergie psy­chique est au fonde­ment du désir. Elle génère un état pénible de ten­sion psy­chique d’au­tant plus fort que l’élan du désir est arrêté par le refoule­ment. Une par­tie seule­ment de cette énergie psy­chique parvient à se décharg­er : elle fran­chit le mur du refoule­ment en procu­rant une sen­sa­tion de soulage­ment (plaisir). L’autre par­tie reste con­finée à l’in­térieur du sys­tème psy­chique où elle main­tient un cer­tain niveau de ten­sion (elle main­tient le désir). Lacan refor­mule ce proces­sus en dis­tin­guant trois types de jouis­sance : la jouis­sance phallique, le plus-de-jouir et la jouis­sance de l’Autre. La jouis­sance phallique cor­re­spondrait à l’én­ergie dis­sipée lors de la décharge par­tielle avec un effet de relatif soulage­ment (de relatif plaisir). Si Lacan qual­i­fie cette jouis­sance de phallique, c’est parce qu’il désigne du nom de phal­lus la lim­ite qui ouvre et ferme l’ac­cès à la décharge. Le phal­lus est donc l’autre nom lacanien du refoule­ment (il ne doit pas être con­fon­du avec le pénis). Le plus-de-jouir, main­tenant, cor­re­spondrait à la jouis­sance qui reste con­tenue à l’in­térieur du sys­tème psy­chique, celle-là même dont le refoule­ment (le phal­lus dans la ter­mi­nolo­gie lacani­enne) empêche la sor­tie, celle-là aus­si qui entre­tient le désir. Enfin, la jouis­sance de l’Autre cor­re­spondrait à une jouis­sance hypothé­tique qui se décharg­erait sans l’en­trave d’une quel­conque lim­ite (d’un quel­conque refoule­ment). Cette jouis­sance sans entrave est appelée par Lacan jouis­sance de l’Autre dans la mesure où c’est la jouis­sance que le sujet — notam­ment névrosé — sup­pose que l’Autre éprou­ve. Pour la théorie de la médi­a­tion, cette troisième forme de jouis­sance, jouis­sance sans entrave, pour­rait dif­férem­ment être assim­ilée à la jouis­sance ani­male, celle qui n’a pas à pass­er par l’analyse de la norme (qui cor­re­spond, grosso modo et toute con­sid­éra­tion de rela­tion à l’autre mise à part, au refoule­ment freu­di­en). De ces trois types de jouis­sance, quelle est donc celle que paie la mon­naie ? De quelle jouis­sance la mon­naie est-elle une réserve ? Il nous faut répon­dre que, dans la mesure où l’homme accède à la norme, c’est-à-dire à une régu­la­tion du désir (à un refoule­ment), la jouis­sance que paie la mon­naie ne peut être que la jouis­sance que Lacan appelle phallique. C’est une jouis­sance par­tielle, la décharge totale de l’én­ergie pul­sion­nelle étant inter­dite par l’analyse de la norme — le refoule­ment — qui con­tribue ain­si à main­tenir le désir.

Et l’on pour­rait encore mon­tr­er que cette jouis­sance com­porte des degrés, comme l’avaient bien com­pris des écon­o­mistes mar­gin­al­istes tels que Wal­ras et Pare­to :

« Nous voyons, écrivait Pare­to, que fort générale­ment l’ophélim­ité élé­men­taire [c’est-à-dire « le rap­port de con­ve­nance qui fait qu’une chose sat­is­fait un besoin ou un désir »] dimin­ue à mesure que la quan­tité con­som­mée aug­mente. Un homme qui a soif boit avec un très grand plaisir son pre­mier verre d’eau, avec moins de plaisir un sec­ond verre, avec moins de plaisir encore un troisième verre. […] Cette pro­priété est très générale. […] Sauf dans des cas excep­tion­nels, comme, par exem­ple, celui que l’on observe lorsque l’avarice dégénère en une vraie mal­adie, l’ophélim­ité, après avoir crû jusqu’à une cer­taine lim­ite, finit après par décroître » 6.

Encore faut-il pou­voir ren­dre compte de ce car­ac­tère quan­ti­tatif et dis­cret (au sens math­é­ma­tique de grandeur dis­crète) de la jouis­sance. Pare­to ne nous a‑t-il pas mis sur la piste en évo­quant les « cas excep­tion­nels », « comme, par exem­ple, celui que l’on observe lorsque l’avarice dégénère en une vraie mal­adie » ? Le tox­i­co­mane, qui incar­ne l’idéal de la jouis­sance con­tin­ue « obtenue dans une décharge à jet con­tinu » 7, est-il encore capa­ble de pos­er des degrés de jouis­sance 8 ? L’ob­ses­sion­nel au con­traire peut-il encore se pay­er une quel­conque jouis­sance 9 ? Voilà en tous cas des ques­tions qui, sans renier l’ap­port des écon­o­mistes (comme le prou­vent les appuis que nous trou­vons chez Smith et Pare­to), per­me­t­tent de renou­vel­er large­ment la com­préhen­sion des phénomènes de valeur.

Le fait que les écon­o­mistes aient éprou­vé le besoin de dis­tinguer qua­tre dimen­sions dans le phénomène moné­taire (une dimen­sion, celle des formes de la mon­naie, et trois autres, celles de ses fonc­tions) qui cor­re­spon­dent assez bien aux plans de la médi­a­tion est en lui même intéres­sant : il mon­tre que ce car­ac­tère tétralogique du réel humain (la mon­naie est une chose humaine) a déjà été plus ou moins con­fusé­ment perçu par les sci­ences humaines et sociales.

  1. David W. PEARCE, Ed. MIT Dic­tio­nary of mod­ern Eco­nom­ics, Cam­bridge, Mass­a­chu­setts, The MIT Press, 1997.
  2. Jean Oury, Onze heures du soir à La Bor­de
  3. Cf. Hubert GUYARD et Jean-Yves URIEN. « Les opéra­tions arith­mé­tiques à l’épreuve de la clin­ique », Tétralogiques, no 8, 1993, p. 7–62 — Télécharge­able ici. En fait, la clin­ique mon­tre que le cal­cul au sens courant est mul­ti­déter­miné. Il peut égale­ment être affec­té, mais autrement, par un trou­ble de l’outil qui atteint le chiffre, c’est-à-dire la sig­nal­i­sa­tion graphique du nom­bre, ou par un trou­ble de la per­son­ne, qui atteint la plan­i­fi­ca­tion des algo­rithmes.
  4. Adam SMITH. Inquiry into the Nature and Caus­es of the Wealth of Nations (1776)
  5. Cf. Juan-David NASIO. Cinq leçons sur la théorie de Jacques Lacan, Paris, Pay­ot (Petite Bib­lio­thèque Pay­ot), 1998, 261 p.
  6. Vil­fre­do PARETO. Cours d’é­conomie poli­tique (1896), Genève, Dros, 1964, p. 9–12.
  7. Pas­cal METTENS, « Sug­ges­tions pour un abord struc­tur­al des tox­i­co­ma­nies », Anthro­pologiques, n° 4, 1992, p. 77–120.
  8. D’où son addic­tion poten­tielle au jeu ou à la carte de crédit : la tox­i­co­manie ne peut pas être iden­ti­fiée à la seule addic­tion aux drogues psy­chotropes.
  9. La psy­ch­analyse a souligné depuis longtemps le lien entre névrose obses­sion­nelle et avarice, qu’elle rat­tache à la pul­sion anale selon une équa­tion argent = fèces
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2 réponses à Tétralogie monétaire

  1. le passant dit :

    Très intéres­sant. Il me sem­ble que tu avais déjà con­sacré un chapitre de “du développe­ment durable au bien pub­lic” à l’ob­jet introu­vable de la sci­ence économique. Dans la péri­ode actuelle où on assiste à une remise en cause des mod­èles nat­u­ral­istes de l’é­conomie libérale, il serait stratégique­ment impor­tant de faire con­naitre ce genre d’analyse qui font enten­dre une alter­na­tive à la sem­piter­nelle cri­tique morale (et vague­ment ani­miste) con­tre l’ar­gent roi ou la finance folle.

  2. Jean Michel dit :

    Je décou­vre que ce bil­let a été cité sur le blog de Paul Jori­on par un cer­tain Scaringel­la. Mer­ci à lui (elle ?). Un autre com­men­taire cite cette phrase de Lud­wig von Mis­es, con­nu pour sa défense de la théorie dite « sub­jec­tive » de la valeur :

    « La valeur n’est pas intrin­sèque, elle n’est pas dans des choses. Elle est en nous ; elle est la façon dont l’homme réag­it aux con­di­tions de son envi­ron­nement. »

    L’an­thro­polo­gie clin­ique pour­rait repren­dre à son compte cette cita­tion, mais en pré­cisant que « la valeur est la façon dont l’homme réag­it de façon libid­i­nale aux con­di­tions de son envi­ron­nement » (sans libido, au sens de l’én­ergie psy­chique de Freud, pas de valeur, comme le mon­tre le tableau clin­ique du patient « sans intérêt » que l’on peut voir dans le DVD qui accom­pa­gne cet ouvrage). En pré­cisant aus­si que cette réac­tion libid­i­nale est nor­male­ment régulée par une capac­ité de refoule­ment (pour don­ner la « licence » de Jean Gag­ne­pain ou la « jouis­sance phallique » de Jacques Lacan).

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