Le socialisme du 21e siècle ?

Après l’ex­posé dans le précé­dent bil­let de la dis­tinc­tion lacani­enne entre fool­ery et knav­ery, il est temps de pass­er aux exer­ci­ces pra­tiques. J’ai choisi pour cela de com­menter un frag­ment de dis­cours poli­tique, le sec­ond chapitre des principes fon­da­teurs du Nou­veau par­ti ant­i­cap­i­tal­iste (NPA). Ce chapitre est inti­t­ulé « Un autre monde est pos­si­ble : le social­isme du 21e  siè­cle ». Le pre­mier chapitre qui dresse une sorte d’é­tat des lieux sous le titre « le cap­i­tal­isme met l’hu­man­ité et la planète en dan­ger » deman­derait un com­men­taire à lui tout seul. Il en va de même pour le troisième et le qua­trième chapitre qui définis­sent les objec­tifs immé­di­ats de la lutte (les « urgences sociales ») et la stratégie poli­tique (organ­i­sa­tion en par­ti, sou­tien aux luttes sociales, par­tic­i­pa­tion aux élec­tions). Voici donc un com­men­taire du deux­ième chapitre.

La grande majorité de la pop­u­la­tion est con­sti­tuée de tra­vailleurs, manuels ou intel­lectuels : celles et ceux qui n’ont que leur force de tra­vail à met­tre en œuvre, le plus sou­vent con­tre un salaire, qu’ils/elles aient un emploi ou en soient privés, qu’ils/elles soient act­ifs ou en retraite. L’écrasante majorité des jeunes en for­ma­tion est des­tinée à rejoin­dre cette classe des tra­vailleurs. 

On retrou­ve l’idée clas­sique depuis le Man­i­feste com­mu­niste de Marx d’une par­ti­tion de la société en deux grandes class­es et deux seule­ment, celle des oppresseurs et celle des opprimés : la bour­geoisie, d’une part, qui pos­sède les moyens de pro­duc­tion et les pro­lé­taires (désor­mais appelés « tra­vailleurs »), de l’autre, qui ne pos­sè­dent rien si ce n’est leur force de tra­vail. Si « tra­vailleurs » sig­ni­fie salariés, il faut recon­naître que nos sociétés sont en effet des sociétés salar­i­ales. Mais s’il y a des work­ing poors par­mi ces salariés, il y a aus­si des work­ing rich­es (les traders de Wall Street ou de la City sont aus­si des salariés). Et il y a entre les deux tout l’éven­tail des salaires. Rien ne per­met d’af­firmer que tous ces salariés con­stituent une même « classe » et ont les mêmes intérêts. Par­mi les jeunes en for­ma­tion, la plu­part en effet devien­dront des salariés, mais si cer­tains con­nais­sent un déclasse­ment (enfants des class­es moyennes qui, mal­gré des niveaux de diplôme élevés n’ar­rivent pas à trou­ver des emplois de même niveau que ceux de leurs par­ents), d’autres rejoin­dront le groupe des man­agers salariés. Bref, cette descrip­tion d’une société con­sti­tuée de deux grandes class­es antag­o­nistes ne résiste pas à l’ex­a­m­en le plus élé­men­taire. Marx déjà, dans les études his­toriques (La lutte des class­es en France, Le dix-huit bru­maire), était obligé de dis­tinguer plus de deux class­es, remar­quant que les dif­férentes « frac­tions » de la bour­geoisie étaient par­fois opposées entre elles (cas de ce qu’il appelle « l’aris­to­cratie finan­cière » et la « bour­geoisie indus­trielle » sous la monar­chie de Juil­let, par exem­ple). Le leader social­iste, Edouard Bern­stein, à la fin du XIXe siè­cle, réfu­tait déjà la thèse de la pro­lé­tari­sa­tion crois­sante défendue par Marx dans le Man­i­feste, qui ne rendait pas compte de la dif­féren­ci­a­tion du salari­at. « Le nom­bre de pos­sé­dants, écrivait Bern­stein, s’ac­croît au lieu de dimin­uer. Il ne s’ag­it pas là d’une inven­tion d’é­con­o­mistes bour­geois par­ti­sans de l’har­monie sociale, mais d’un fait incon­testable, sou­vent désagréable pour les con­tribuables, mais recon­nu et enreg­istré par le fisc » (E. Bern­stein, Social­isme théorique et social-démoc­ra­tie pra­tique, 1898).

Pour les salariés et l’ensem­ble de la pop­u­la­tion exploitée, il n’y a pas d’autre solu­tion que de s’at­ta­quer à la racine même de ce sys­tème entré en fail­lite. Il n’y a pas un “ bon ” cap­i­tal­isme pro­duc­tif, qui s’op­poserait au cap­i­tal­isme financier qui l’au­rait per­ver­ti. Cap­i­tal indus­triel et cap­i­tal de place­ment financier sont depuis très longtemps inter­pénétrés. La mon­di­al­i­sa­tion cap­i­tal­iste a été la réponse des bour­geoisies des pays dévelop­pés à la chute des taux de prof­it qui s’est pro­duite lorsque le boom d’après-guerre a pris fin.

Au cours des trois dernières décen­nies, le monde du tra­vail a subi une diminu­tion crois­sante de ses revenus au béné­fice des action­naires (en 1982, les div­i­den­des aux action­naires représen­taient 4,4% de la masse salar­i­ale ; aujourd’hui, 12,4%). De ce fait, il est de plus en plus dif­fi­cile aux cap­i­tal­istes de trou­ver pour leurs pro­duits des marchés solv­ables. Cette sit­u­a­tion les a poussés à tourn­er tou­jours plus de cap­i­taux vers la spécu­la­tion, ce qui a aggravé la ten­dance naturelle du cap­i­tal­isme à la finan­cia­ri­sa­tion.

De quelle masse salar­i­ale est-il ques­tion ici ? Est-on à l’échelle nationale (et si oui de quel pays) ? A l’échelle mon­di­ale ? D’où vien­nent ces chiffres ?

Bien sûr, on peut tou­jours exprimer n’im­porte quel chiffre en pour­cent­age de n’im­porte quel autre, mais il n’est guère cohérent, d’un point de vue compt­able, de rap­porter les div­i­den­des à la masse salar­i­ale, comme si les pre­miers venaient en déduc­tion de la sec­onde. Il est plus cohérent (et plus courant) de cal­culer la part que représen­tent les salaires dans la valeur ajoutée (puisque ces derniers sont financés par celle-là). On sait que cette part est à peu près con­stante dans la longue durée et cela dans tous les pays où l’on est capa­ble de la mesur­er, la pro­por­tion s’étab­lis­sant à 2/3 pour les salaires et 1/3 pour les prof­its (Cf. Thomas Piket­ty, L’é­conomie des iné­gal­ités, La Décou­verte, coll. Repères, ain­si que ce bil­let sur le blog Opti­mum). Des vari­a­tions non nég­lige­ables sont toute­fois con­statées dans le moyen terme, vari­a­tions sig­ni­fica­tives à l’échelle d’une vie de tra­vail (voir l’ar­ti­cle de Denis Clerc, dans le dernier numéro de L’é­conomie poli­tique).

Les div­i­den­des ver­sés aux action­naires quant à eux représen­tent une part des prof­its après déduc­tion de l’im­pôt sur les sociétés, part qu’il serait intéres­sant de com­par­er avec celle con­sacrée à l’in­vestisse­ment.

Se don­ner pour per­spec­tive le retour hypothé­tique à un cap­i­tal­isme plus “ humain ” serait donc tout sauf réal­iste. La péri­ode des “ Trente Glo­rieuses ” reste dans les mémoires comme celle où les pré­ten­tions du patronat avaient été lim­itées et encadrées, mais cette sit­u­a­tion résul­tait avant tout d’un rap­port de forces, con­stru­it à tra­vers de grandes luttes de classe et des révo­lu­tions. Sans compter que pour en arriv­er là, il avait fal­lu en pass­er par les souf­frances de la grande dépres­sion des années 1930 et par les hor­reurs du fas­cisme et de la guerre.

La péri­ode des Trente glo­rieuses fut celle du « com­pro­mis for­di­en » ou du « traité de Détroit » (Krug­man) : la « paix sociale » en échange de salaires qui aug­mente avec la pro­duc­tiv­ité ain­si que d’a­van­tages soci­aux en matière de san­té et de retraite. Mais il fal­lait pour cela « du grain à moudre » comme le dis­ait André Berg­eron à l’époque où il était pre­mier secré­taire de la CGT-FO. Le « com­pro­mis for­di­en » ne résul­tait pas seule­ment du « rap­port de force ». Il résul­tait aus­si de l’in­térêt bien com­pris des indus­triels, comme l’a exprimé Ford lui-même, ain­si que des grains de pro­duc­tiv­ité très impor­tant réal­isés pen­dant toute cette péri­ode.

En finir avec les crises implique d’en finir avec l’ex­ploita­tion, donc avec la pro­priété privée des prin­ci­paux moyens de pro­duc­tion, d’échange et de com­mu­ni­ca­tion, qui en con­stitue la base. Le sys­tème financier, les ser­vices essen­tiels à la vie, les grandes entre­pris­es devront pass­er sous le con­trôle des salariés et de la pop­u­la­tion, qui en assumeront la pro­priété et en assureront la ges­tion dans le cadre d’une plan­i­fi­ca­tion démoc­ra­tique. Libérées de la pro­priété et de l’ap­pro­pri­a­tion cap­i­tal­istes, la pro­duc­tion et la répar­ti­tion des richess­es pour­ront béné­fici­er à la société tout entière. Se nour­rir, se chauf­fer, se loger, se soign­er, s’é­du­quer, se cul­tiv­er, se déplac­er sont des besoins essen­tiels qui doivent être garan­tis pour toutes et tous.

Le pas­sage ci-dessus n’est pas très clair. La pro­priété privée dis­paraît et la pro­priété est « assumée » par la pop­u­la­tion et les salariés. Mais com­ment les salariés et la pop­u­la­tion en tant que telle peu­vent-ils être pro­prié­taires ? Par­le-t-on de coopéra­tives ou de pro­priété éta­tique ? De même, la notion de « plan­i­fi­ca­tion démoc­ra­tique » n’est pas claire. Com­ment organ­is­er cette plan­i­fi­ca­tion dans une société indus­trielle et dans des pays comme la France de plusieurs dizaines de mil­lions d’habi­tants. On peut plan­i­fi­er sans trop de dif­fi­culté la pro­duc­tion d’un GAEC en agri­cul­ture biologique pro­duisant pour un marché de vente directe. Mais com­ment plan­i­fi­er l’ensem­ble de la pro­duc­tion indus­trielle à l’échelle d’un pays entier, sachant que les trot­skystes rejet­tent par ailleurs la « plan­i­fi­ca­tion bureau­cra­tique » (non démoc­ra­tique) telle qu’elle exis­tait en URSS ? Par ailleurs, la pro­priété est une chose, la divi­sion du tra­vail en est une autre. C’est toute l’am­biguïté de la notion marx­iste de « posi­tion dans les rap­ports de pro­duc­tion ». Si le « pro­lé­tari­at » est défi­ni comme l’ensem­ble de ceux qui ne pos­sè­dent pas les moyens de pro­duc­tion et qui doivent met­tre leur force de tra­vail au ser­vice des pro­prié­taires privées dont ils reçoivent un salaire en échange, la sup­pres­sion de la pro­priété privée sup­prime du même coup ce que l’on a appelé pro­lé­tari­at. Mais cette révo­lu­tion juridique (rem­place­ment de la pro­priété privée par un autre type de pro­priété) ne change pas en tant que telle la posi­tion des « tra­vailleurs » dans les proces­sus de pro­duc­tion. A moins d’abolir aus­si la divi­sion du tra­vail, il reste des ouvri­ers dans les usines, des employés dans les bureaux, des enseignants dans les écoles, des chercheurs dans les lab­o­ra­toires…

Le social­isme, l’écosocialisme, c’est le pou­voir des tra­vailleurs et tra­vailleuses dans tous les domaines et à tous les éch­e­lons de la vie poli­tique, économique et sociale. C’est la démoc­ra­tie des producteurs/trices asso­cié-e‑s déci­dant libre­ment et sou­veraine­ment quoi pro­duire, com­ment et à quelles fins. Une telle réor­gan­i­sa­tion de l’é­conomie et de la société sup­pose un pre­mier niveau d’é­man­ci­pa­tion du tra­vail, indis­pens­able afin que les col­lec­tifs de travailleurs/euses et de citoyen-ne‑s puis­sent pren­dre réelle­ment en charge la marche des entre­pris­es et la ges­tion des affaires publiques. Une réduc­tion mas­sive du temps de tra­vail, ren­due pos­si­ble par les pro­grès tech­nologiques, aux­quels s’a­jouteront la sup­pres­sion du chô­mage et la répar­ti­tion entre toutes et tous du tra­vail néces­saire, pour­voira à ce besoin.

Même ques­tion : com­ment organ­ise-t-on cette « démoc­ra­tie des pro­duc­teurs et pro­duc­tri­ces asso­ciés » ? L’idée d’une « ges­tion par les pro­duc­teurs asso­ciés », présente déjà chez le jeune Marx, rat­tache celui-ci à Rousseau. Si Marx devait beau­coup à Saint-Simon, auquel le rat­tachait sa foi dans l’in­dus­trie et le pro­grès sci­en­tifique et tech­nique, il devait aus­si beau­coup à Rousseau, dont il héri­tait une con­science du mal­heur humain, que Rousseau asso­ci­ait à l’in­ven­tion de la pro­priété (voir le Dis­cours sur l’o­rig­ine de l’iné­gal­ité par­mi les hommes). Après Marx, cette idée de « ges­tion par les pro­duc­teurs asso­ciés » sera reprise par le mou­ve­ment anar­cho-syn­di­cal­iste. Les marx­istes, de leur côté, emploient volon­tiers ce lan­gage anar­cho-syn­di­cal­iste dans leur stratégie de con­quête du pou­voir. C’é­tait le cas de Lénine à l’époque de la lutte con­tre le gou­verne­ment pro­vi­soire. Le slo­gan « tout le pou­voir aux sovi­ets » est bon en juil­let 1917 tant que les bolcheviks ne sont pas au pou­voir. Mais le pou­voir sovié­tique au sens strict (celui des con­seils ouvri­ers auto­ges­tion­naires) tourne très vite à l’a­n­ar­chie. Dès les pre­miers mois de la révo­lu­tion russe, la bureau­cratie du Par­ti doit se sub­stituer aux sovi­ets. En juil­let 1918, les sovi­ets sont épurés de tous les élé­ments non bolcheviks. En août, tous les par­tis, à l’ex­cep­tion du par­ti bolchevik, sont déclarés hors la loi. L’u­topie sovié­tique au sens strict, celle de la « ges­tion par les pro­duc­teurs asso­ciés », est morte. Elle est rem­placée par une ges­tion bureau­cra­tique par le par­ti unique. On peut juger que cette évo­lu­tion était inévitable compte tenu de la nature du par­ti bolchevik, sorte de secte révo­lu­tion­naire peu dis­posée à admet­tre l’ex­is­tence de con­tre-pou­voirs. Mais cette évo­lu­tion s’im­pose égale­ment dans le con­texte de l’époque pour des raisons d’ef­fi­cac­ité. Une fois « expro­priés les expro­pri­a­teurs », la prise de con­trôle par le par­ti et le ren­force­ment de la bureau­cratie appa­rais­sent comme la seule solu­tion per­me­t­tant d’éviter l’a­n­ar­chie. Certes, l’échec de l’ex­péri­ence auto­ges­tion­naire sovié­tique ne sig­ni­fie pas l’échec néces­saire de toute forme d’au­to­ges­tion. Mais dès lors que l’au­to­ges­tion n’est plus seule­ment un slo­gan utopique, elle sup­pose que soient définies par la loi des règles du jeu, qui définis­sent les droits et les devoirs des dif­férents acteurs. Jusqu’où peut aller la redis­tri­b­u­tion des respon­s­abil­ités ? Les vieux slo­gans du social­isme utopique ne suff­isent évidem­ment pas à apporter une réponse con­crète.

Sans avoir l’illusion qu’une société libérée de l’exploitation et de l’oppression peut éviter toute mal­adie, infir­mité ou prob­lème de san­té, le droit à la san­té pour lequel nous com­bat­tons con­siste d’abord à prévenir les caus­es d’un mau­vais état de san­té liées à une société fondée sur la recherche du prof­it max­i­mum : acci­dents de tra­vail, stress dû au tra­vail, expo­si­tions aux pro­duits tox­iques, à une ali­men­ta­tion de mau­vaise qual­ité, à la pol­lu­tion…

Qu’est-ce qu’une société libérée de l’ex­ploita­tion et de l’op­pres­sion ? Ce qui précède laisse enten­dre qu’il s’ag­it d’une société « libérée » de la pro­priété privée, où la « plan­i­fi­ca­tion » est organ­isée de façon « démoc­ra­tique ». Admet­tons que cela soit pos­si­ble et que l’on ait réus­si à définir, autrement que de façon rhé­torique, ce qu’est une « plan­i­fi­ca­tion démoc­ra­tique » dans un pays de dizaine de mil­lions d’habi­tants, avec de très nom­breuses branch­es indus­trielles qui sup­posent une divi­sion du tra­vail et une exper­tise très poussées. Peut-on croire que cette « libéra­tion » suff­ise en tant que telle à prévenir les effets induits per­vers des dif­férents proces­sus de pro­duc­tion ? La tech­nolo­gie pos­sède sa ratio­nal­ité pro­pre qui n’est réductible ni au régime de pro­priété des moyens de pro­duc­tion, ni au mode d’or­gan­i­sa­tion du tra­vail. On a inven­té les acci­dents de voiture en même temps que les voitures, les acci­dents d’avion en même temps que les avions, les intox­i­ca­tions par les médica­ments en même temps que les médica­ments (le φάρμακον grec désig­nait déjà le remède, la drogue aus­si bien que le poi­son). Ces effets induits ne se con­fondent pas avec la final­ité indus­trielle (la voiture a pour final­ité de pro­duire du déplace­ment, pas des acci­dents) et il con­vient de les lim­iter autant qu’il est pos­si­ble. Mais une telle lim­i­ta­tion ne résul­tera pas mag­ique­ment d’un change­ment du régime de pro­priété.

Comme les autres pro­duc­tions humaines, les pro­duc­tions cul­turelles et artis­tiques ne sont pas autonomes. Elles sont tra­ver­sées de ten­sions idéologiques et poli­tiques. Une cri­tique rad­i­cale du sys­tème cap­i­tal­iste, sérieuse et cohérente, ne peut se faire sans cri­tique rad­i­cale de la cul­ture, de l’art et des médias puisqu’ils sont les ver­rous de l’idéologie dom­i­nante et, par con­séquent, un obsta­cle impor­tant à l’émancipation de toutes et tous. La société libérée du cap­i­tal­isme garan­ti­ra l’accès de tous les indi­vidus à ces pro­duc­tions et met­tra fin à leur marchan­di­s­a­tion. La réap­pro­pri­a­tion démoc­ra­tique de la cul­ture, de l’art, des médias est un enjeu de pre­mier ordre.

Le thème de la manip­u­la­tion par les médias au ser­vice de l’idéolo­gie dom­i­nante n’est pas neuf. La ques­tion, du reste, est par­faite­ment légitime. Une réflex­ion sur les con­di­tions d’indépen­dance des médias – le « qua­trième pou­voir » – est incon­tourn­able dans le cadre de toute réflex­ion sur la démoc­ra­tie. Toc­queville ne s’y trompait pas qui, dès le pre­mier vol­ume de La démoc­ra­tie en Amérique, inclu­ait un chapitre sur la lib­erté de la presse (voir aus­si la réflex­ion de Wal­ter Lipp­mann sur le « pub­lic fan­tôme », rééditée et présen­tée par Bruno Latour). Mais on ne voit pas en quoi « la société libérée du cap­i­tal­isme » garan­ti­rait automa­tique­ment « l’ac­cès de tous les indi­vidus » aux pro­duc­tions de l’art, de la cul­ture et des médias. Ici comme ailleurs, le slo­gan tient lieu de réflex­ion. Or cette ques­tion de la manip­u­la­tion pose la ques­tion des caté­gories dirigeantes qui est omniprésente dans ces principes fon­da­teurs du NPA. Le NPA veut ren­forcer et dévelop­per la démoc­ra­tie. Soit. C’est là un but hon­or­able. Mais encore faut-il éviter la naïveté. On ne peut pas se con­tenter de répéter après Lin­coln que « la démoc­ra­tie, c’est le gou­verne­ment du peu­ple par le peu­ple ». Dans des pays de plusieurs dizaines de mil­lions d’habi­tants, jamais le peu­ple ne gou­verne en tant que tel. Les soci­o­logues ital­iens du début du XXe siè­cle, Robert Michels, Gae­tano Mosca et Vil­fre­do Pare­to ont soutenu cha­cun à leur manière que les régimes représen­tat­ifs nés des révo­lu­tions démoc­ra­tiques ne dif­féraient pas tant que cela des Anciens régimes qu’ils rem­plaçaient. Dans tous les cas, le pou­voir réel est exer­cé par une minorité. Telle est « la loi d’airain de l’oli­garchie » (Michels). Pire, dis­aient ces soci­o­logues, les gou­ver­nants des démoc­ra­ties par­lemen­taires qui manip­u­lent la mass­es par la ruse ou l’élo­quence sont eux-mêmes manip­ulés par ceux qui pos­sè­dent les moyens de la puis­sance, mag­nats de l’in­dus­trie et de la finance. La thèse pro­longeait à sa manière celle de Marx pour qui l’E­tat est au ser­vice des pro­prié­taires des moyens de pro­duc­tion. Mais là où Marx pen­sait que l’abo­li­tion de la pro­priété privée entraîn­erait la dis­pari­tion des class­es et le dépérisse­ment de l’É­tat, rem­placé par une ges­tion par les « pro­duc­teurs asso­ciés », Pare­to était sans illu­sion sur l’is­sue d’une révo­lu­tion social­iste. Con­duite par une minorité, elle abouti­rait néces­saire­ment à la créa­tion d’une nou­velle classe dirigeante, qui meilleure ou pire que l’an­ci­enne, plus bru­tale ou plus rusée, présen­terait de toutes façons la même car­ac­téris­tique : elle serait une oli­garchie. Les révo­lu­tions social­istes du XXe siè­cle n’ont pas seule­ment con­fir­mé ces vues de Pare­to. Elles ont mon­tré que les nou­velles class­es dirigeantes étaient en général pires que celles qu’elles rem­plaçaient. Mais les principes du NPA récusent cette « loi d’airain ». Ils veu­lent croire à un vrai gou­verne­ment « du peu­ple par le peu­ple » (les « pro­duc­teurs asso­ciés »). On peut les com­pren­dre tant la loi d’airain de l’oli­garchie résonne de façon scan­daleuse aux oreilles de tout démoc­rate. La démoc­ra­tie ne serait-elle qu’une illu­sion ? Un mythe ? Il faut toute­fois dépass­er l’im­pres­sion de sac­rilège pour com­pren­dre que seul l’énon­cé de cette « loi d’airain » per­met d’analyser le fait démoc­ra­tique et, ce faisant, amélior­er la démoc­ra­tie. Toute société, dès lors qu’elle dépasse une cer­taine taille, sup­pose une divi­sion des respon­s­abil­ités (plutôt qu’une « divi­sion du tra­vail »). Il n’y a rien de scan­daleux en soi dans le fait qu’une « oli­garchie » exerce les respon­s­abil­ités pro­pre­ment poli­tiques. La moin­dre enquête empirique mon­tre d’ailleurs que la pré­ten­due « oli­garchie » n’est pas une, qu’il n’y a pas une classe dirigeante mais des caté­gories dirigeantes. La vraie ques­tion démoc­ra­tique ne porte donc pas sur l’ex­is­tence d’une « oli­garchie » mais plutôt sur les rela­tions entre ceux aux­quels sont délégués les respon­s­abil­ités poli­tiques et les autres, sur les lim­ites de com­pé­tence, sur l’ex­is­tence de con­tre-pou­voirs, sur les pos­si­bil­ités de con­trôle, sur le mode de recrute­ment du per­son­nel poli­tique, sur l’é­tat de droit et l’ab­sence d’ar­bi­traire, sur la maîtrise par le per­son­nel poli­tique de ses appétits et de ses pul­sions (de quel droit peut-on pré­ten­dre gou­vern­er les autres quand on n’est pas capa­ble de se gou­vern­er soi-même)… Autant de ques­tions aux­quelles les principes du NPA, qui se con­tentent sur le sujet de quelques clichés hérités des social­ismes utopiques du XIXe siè­cle, n’ap­por­tent pas la moin­dre réponse nou­velle.

Le social­isme n’a évidem­ment rien à voir avec les poli­tiques cap­i­tal­istes des for­ma­tions social-libérales telles que, en France, le par­ti dit “ social­iste ”. De même, il s’op­pose rad­i­cale­ment aux dic­tatures bureau­cra­tiques qui, de l’ex-URSS à la Chine, en ont usurpé le nom, alors même qu’elles repro­dui­saient des mécan­ismes d’ex­ploita­tion et d’op­pres­sion qu’elles pré­tendaient com­bat­tre et favori­saient les pires tra­vers pro­duc­tivistes. Nous voulons avancer vers l’au­to-organ­i­sa­tion et l’au­to­ges­tion démoc­ra­tiques de la société, et cela implique les plus larges lib­ertés d’or­gan­i­sa­tion et d’ex­pres­sion poli­tiques, syn­di­cales et asso­cia­tives. Les lib­ertés démoc­ra­tiques qui ont pu être con­quis­es sous le régime cap­i­tal­iste seront con­solidées et dévelop­pées. Le social­isme, c’est bien le règne de la démoc­ra­tie la plus réelle et la plus éten­due.

Out­re l’idée de l’au­to­ges­tion démoc­ra­tique, que nous avons déjà dis­cutée plus haut, on retrou­ve ici la thèse clas­sique de la dégénéres­cence bureau­cra­tique de la révo­lu­tion sovié­tique, for­mulée par Trot­sky dès les années 1920. En con­séquence, le NPA rejette aus­si bien le cap­i­tal­isme, que l’URSS et la Chine. L’URSS et la Chine ont usurpé le « social­isme ». On peut not­er que les trot­skystes attribuent générale­ment cette dégénéres­cence à Staline et se délivrent au pas­sage une auréole de mar­tyrs : les trot­skystes auraient fig­uré par­mi les pre­miers déportés du Goulag. Il n’est pas exagéré de par­ler de lec­ture révi­sion­niste de l’his­toire. S’il y eut effec­tive­ment des trot­skystes par­mi les déportés dans les camps, il ne faut pas oubli­er qu’a­vant d’en­tr­er en con­flit avec Staline, Trot­sky fut le théoricien et l’un des arti­sans de la ter­reur rouge décrite dès les années 1920 par le social­iste Ser­gueï Mel­go­unov (un social­iste « petit bour­geois », très prob­a­ble­ment, aux yeux des trot­skystes). Exilé au Mex­ique, Trot­sky jus­ti­fi­ait encore l’écrase­ment de la révolte de Kro­n­stadt de mars 1921, écrase­ment suivi d’une répres­sion qui met­tait pour­tant un terme aux espoirs de « ges­tion par les pro­duc­teurs asso­ciés », que la mise sous tutelle des sovi­ets, en juil­let 1918, n’avait pas encore tout à fait éteints chez les ouvri­ers russ­es. La « dégénéres­cence bureau­cra­tique » de la révo­lu­tion ne com­mence pas avec Staline. Elle est en marche dès 1918, comme on l’a vu plus haut. Mais le NPA reste fidèle à la thèse trot­skyste d’une révo­lu­tion légitime trahie par Staline. Trois élé­ments expli­queraient cette trahi­son : le retard his­torique de la Russie, le développe­ment de la bureau­cratie du par­ti en rai­son de ce retard et de l’isole­ment de l’URSS, l’échec de la révo­lu­tion en Alle­magne con­duisant au « social­isme dans un seul pays ». Rien de neuf donc dans la con­damna­tion par le NPA des « dic­tatures bureau­cra­tiques » d’URSS et de Chine.

Après « le social­isme, ce sont les sovi­ets plus l’élec­tric­ité » (Lénine), le NPA nous affirme que « le social­isme, c’est le règne de la démoc­ra­tie la plus réelle et la plus éten­due ». Mais tout cela reste incan­ta­toire tant que l’on n’a pas pré­cisé com­ment s’ef­fectue la con­sol­i­da­tion et le développe­ment des lib­ertés démoc­ra­tiques. Tout cela est surtout en totale con­tra­dic­tion avec les écrits comme avec l’ac­tion de Trot­sky.

Pas plus qu’il n’y a de bon cap­i­tal­isme pro­duc­tif, il ne peut y avoir de bon “ cap­i­tal­isme vert ”. Parce qu’elle seule ren­dra pos­si­ble des choix économiques démoc­ra­tiques et rationnels, pris dans l’in­térêt du plus grand nom­bre, la rup­ture avec le cap­i­tal­isme est une con­di­tion néces­saire afin de stop­per la crise écologique dont les effets cat­a­strophiques com­men­cent à se mul­ti­pli­er. Dans le cadre d’une nou­velle organ­i­sa­tion de la société, dont la final­ité sera l’u­til­ité sociale et non plus le prof­it, les pro­duc­teurs et les citoyens, autonomes et respon­s­ables, décideront de dévelop­per les activ­ités économiques qui béné­fi­cient à la col­lec­tiv­ité, et écarteront celles qui met­tent en dan­ger les pop­u­la­tions et leur envi­ron­nement. Le social­isme que nous voulons ne pro­pose nulle­ment un développe­ment illim­ité de la pro­duc­tion, mais se fonde au con­traire sur la sat­is­fac­tion écologique des besoins soci­aux : c’est un écoso­cial­isme. Seule une société délivrée de la dic­tature du cap­i­tal sera en mesure de réc­on­cili­er l’être humain et la nature.

Dans le cadre de quelles instances ou insti­tu­tions se pren­dront ces déci­sions ? Qui décidera de ce qu’est « l’u­til­ité sociale » et com­ment en décidera-t-on ? Qui décidera de ce qui béné­fi­cie à la col­lec­tiv­ité et com­ment en décidera-t-on ? Quelles seront les instances chargées de met­tre un terme aux con­tro­ver­s­es sur les dan­gers des dif­férentes tech­nolo­gies pour la pop­u­la­tion et leur envi­ron­nement ? Qui défini­ra ce qu’est la « sat­is­fac­tion écologique des besoins soci­aux » ? Com­ment se pren­dra la déci­sion sur ce sujet ? La dernière phrase sur la fin de la « dic­tature du cap­i­tal » est pure­ment rhé­torique. Elle n’ap­porte bien évidem­ment aucune réponse aux ques­tions qui précè­dent.
On trou­ve ici un vague écho des thès­es d’Her­bert Mar­cuse, recy­clées par l’é­col­o­gisme. Le cap­i­tal­isme a jusqu’i­ci échap­pé à ses pro­pres con­tra­dic­tions en assur­ant au pro­lé­tari­at un niveau de vie en con­stante élé­va­tion. L’at­trait du bien-être matériel dans le cadre de la « société de con­som­ma­tion » a rem­placé la volon­té révo­lu­tion­naire. Mais cette course au bien-être con­duit tout droit à la cat­a­stro­phe écologique. La cri­tique cul­turelle se sub­stitue ou s’a­joute donc à la cri­tique éco­nom­i­co-sociale. La con­tra­dic­tion qui con­damne le cap­i­tal­isme n’est pas seule­ment celle des moyens de pro­duc­tion et des rap­ports de pro­duc­tion, elle est aus­si celle de l’homme et de la nature. Nous ne sommes pas loin de Rousseau, mais rien n’est dit de la façon dont l’homme con­naît cette « nature » (alors qu’on sait que la caté­gorie de « nature » est loin d’être uni­verselle : les Indi­ens des plaines, par exem­ple, n’é­taient pas plus proches de la nature ; la réal­ité c’est que la ques­tion de la « nature » — héritée de celle de la φύσις des Grecs — ne se posait pas pour eux).

Nous voulons con­stru­ire un sys­tème d’or­gan­i­sa­tion col­lec­tive qui favorise et encour­age l’é­panouisse­ment indi­vidu­el de toutes les per­son­nes, “ une asso­ci­a­tion où le libre développe­ment de cha­cun est la con­di­tion du libre développe­ment de tous ” (Le Man­i­feste com­mu­niste de Marx et Engels de 1848), où l’être humain soit con­sid­éré comme une fin et non plus un moyen. Le sys­tème cap­i­tal­iste s’appuie sur un ensem­ble de normes de dom­i­na­tion et sur la hiérar­chi­sa­tion des pop­u­la­tions ; les minorités sont ain­si con­fron­tées aux pres­sions morales, à la stig­ma­ti­sa­tion, au rejet ain­si qu’aux vio­lences ver­bales, morales et physiques lorsqu’elles refusent d’obéir à ces normes et de se con­former à l’ordre établi. Le social­isme implique la fin de toutes les oppres­sions, de tout racisme et de toute dis­crim­i­na­tion ; le respect des cul­tures, des langues, des ori­en­ta­tions sex­uelles, des opin­ions philosophiques, religieuses, de la laïc­ité des admin­is­tra­tions et pou­voirs publics.

La cita­tion du Man­i­feste com­mu­niste est peut-être belle, mais elle ne dit pas grand chose sur les con­di­tions d’une telle asso­ci­a­tion. Il existe assuré­ment des rela­tions de dom­i­na­tion et des rela­tions hiérar­chiques dans les sociétés cap­i­tal­istes, mais cela n’est pas le pro­pre des sociétés cap­i­tal­istes : la démoc­ra­tie athéni­enne, l’Inde des castes, la Chine impéri­ale, le monde féo­dal étaient hiérar­chisés, sans être cap­i­tal­istes. L’URSS et la Chine com­mu­niste étaient/sont égale­ment hiérar­chisés. Certes, ces ver­sions du social­isme sont dénon­cées par les trot­skystes. Se pose toute­fois la ques­tion du par­ti. Je remar­que que le NPA ne par­le pas du respect des opin­ions poli­tiques. Je ne veux pas faire de mau­vais procès. Il est pos­si­ble que le respect des opin­ions poli­tiques soit inclus ici dans le respect des opin­ions philosophiques. Mais l’ex­péri­ence du XXe siè­cle mon­tre que le pou­voir d’un par­ti unique est dif­fi­cile­ment com­pat­i­ble (c’est un euphémisme) avec le respect de la diver­sité des opin­ions quelles qu’elles soient. Or accepter le pluri­par­tisme, c’est accepter aus­si l’ex­is­tence de par­tis qui défend­ent la pro­priété privée. C’est accepter que ces par­tis puis­sent être majori­taires. Com­ment alors con­cili­er pluri­par­tisme et abo­li­tion de la pro­priété privée (que le NPA entend réalis­er par une expro­pri­a­tion sans indem­nités des « grands groupes cap­i­tal­istes ») ?

En par­ti­c­uli­er, il implique la fin de l’op­pres­sion spé­ci­fique des femmes, antérieure au cap­i­tal­isme mais que ce dernier a inté­grée et instru­men­tal­isée à ses pro­pres fins. On retrou­ve cette oppres­sion dans toutes les sphères de la société et elle tra­verse toutes les class­es sociales, sous des formes diver­si­fiées. L’oppression des femmes s’imbrique aux autres types de dom­i­na­tion : l’exploitation de classe, le racisme, ou la vio­lence con­tre les indi­vidus qui ne cor­re­spon­dent pas aux normes hétéro­sex­istes. Aucun être humain ne sera libre si la moitié de l’hu­man­ité reste dans une posi­tion sub­or­don­née, vic­time de la divi­sion sex­uée du tra­vail, des dis­crim­i­na­tions dans l’en­tre­prise ou dans la vie poli­tique, de la dou­ble journée de tra­vail, de la famille patri­ar­cale, des vio­lences dans le cadre domes­tique, au tra­vail, dans la rue, etc. La lutte des femmes con­tre leur oppres­sion est un aspect essen­tiel de la lutte con­tre la dom­i­na­tion cap­i­tal­iste. Il n’y aura pas de social­isme sans libéra­tion com­plète des femmes. Et la libéra­tion des femmes, notam­ment des milieux pop­u­laires, néces­site la fin du règne de la loi du prof­it et l’existence d’une nou­velle société fondée sur la sat­is­fac­tion des besoins soci­aux.

Cette idée d’une oppres­sion des femmes, « antérieure au cap­i­tal­isme », mais « instru­men­tal­isée » par ce dernier deman­derait de longs com­men­taires. Mais je ne suis pas le plus qual­i­fié sur ce sujet. S’il sem­ble acquis que la dif­férence des sex­es se dou­ble très sou­vent d’une « valence dif­féren­tielle des sex­es » (Françoise Héri­ti­er), on ne peut souscrire sans plus d’ex­a­m­en à la thèse d’une « dom­i­na­tion mas­cu­line » uni­verselle qui fait des hommes et des femmes deux « class­es de sexe » opposées. « Les » hommes et « les » femmes ne sont pas des caté­gories uni­verselles. Il existe plutôt des statuts mas­culins et féminins, qui s’at­tachent à d’autres statuts pour con­stru­ire des séries d’op­po­si­tions (père/mère, frère/soeur, oncle/tante, époux/épouse…) de façon très vari­ables selon les sociétés. La notion d’« imbri­ca­tion » util­isée par le NPA est équiv­oque. Veut-on dire qu’il existe dif­férentes espèces de dom­i­na­tion qui s’en­tre­croisent et dans cer­tains cas se cumu­lent ? Auquel cas les femmes de la classe dom­i­nante restent dom­inées comme femmes, mais le sont moins que les femmes des class­es dom­inées qui sont dom­inées à la fois comme femmes et comme « pro­lé­taires ». Ou veut-on dire que les dom­i­na­tions finis­sent par se fon­dre en une seule dom­i­na­tion sous l’empire de la « loi du prof­it » ? On voit mal de toutes façons com­ment une mod­i­fi­ca­tion du statut juridique de la pro­priété (rem­place­ment d’une pro­priété privée par une pro­priété col­lec­tive, de type coopératif ou éta­tique) suf­fi­rait à mod­i­fi­er les rela­tions entre les hommes et les femmes.

* * *

Le social­isme est né au XIXe siè­cle d’une révolte morale con­tre les con­di­tions faites aux ouvri­ers dans le bruit et la fureur de la révo­lu­tion indus­trielle. Cette révolte s’ac­com­pa­g­nait de l’aspi­ra­tion à une autre société, à une human­ité meilleure. Les motifs de révolte n’ont pas dis­paru aujour­d’hui et il est tout à fait légitime d’aspir­er à plus de démoc­ra­tie. On sait depuis Toc­queville que la démoc­ra­tie, ce ne sont pas seule­ment des insti­tu­tions (la divi­sion des pou­voirs de Mon­tesquieu). La démoc­ra­tie sup­pose égale­ment une cer­taine égal­i­sa­tion des con­di­tions. Quant une part crois­sante de la richesse nationale est acca­parée par une toute petite minorité, comme ce fut le cas aux États-Unis depuis le début des années 1980, en rai­son des choix poli­tiques du move­ment con­ser­vatism 1, il n’y a pas seule­ment dan­ger pour l’é­conomie, il y a aus­si dan­ger pour la démoc­ra­tie. Une trop grande con­cen­tra­tion des revenus entre quelques mains cor­rompt la poli­tique. Mais les vieux slo­gans ne peu­vent tenir lieu ni d’analyse, ni de pro­gramme. Si l’on en juge par ses principes, le NPA n’ap­porte pas grand chose de nou­veau. A leur lec­ture, c’est le sen­ti­ment de déjà vu qui domine. Quar­ante ans plus tard, il n’y finale­ment pas grand chose à ajouter, en dehors d’une mise à jour des don­nées empiriques, à l’analyse que fai­sait Aron des thès­es de ce qu’il appelait alors la Nou­velle Gauche 2. Cela aus­si con­tribue au sen­ti­ment de déjà vu.

  1. une ten­dance sen­si­ble en France égale­ment depuis le début des années 2000, si l’on en croit les travaux de Camille Landais
  2. Ray­mond Aron, « Caté­gories dirigeantes ou classe dirigeante » (1965) ain­si que « Lib­erté, libérale ou lib­er­taire ? » (1969) in Les sociétés mod­ernes, recueil dirigé par Serge Paugam aux Press­es Uni­ver­si­taires de France
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2 réponses à Le socialisme du 21e siècle ?

  1. le passant dit :

    Je suis évidem­ment d’ac­cord sur ta cri­tique de l’idée sous-jacente à l’op­tion “ant­i­cap­i­tal­iste” d’une société réc­on­cil­iée avec elle-même, qui fait du sys­tème économique la cause de la diver­gence sociale alors qu’il n’en est qu’une forme his­torique.
    Ceci dit, je trou­ve cer­tains argu­ments de ton analyse un peu rapi­de.

    1°) Sur l’idée de l’op­po­si­tion d’une classe dom­i­nante et d’une classe dom­inée. On ne peut pas reprocher à un mou­ve­ment poli­tique d’es­say­er de fédér­er des mécon­tente­ments. Il n’y a pas de classe en soi ni d’in­térêt en soi. On peut objec­tiv­er des caté­gories CSP mais ça n’en fait pas des class­es au sens poli­tique. Le NPA n’a pas voca­tion soci­ologique, il a voca­tion à con­va­in­cre les salariés qui gag­nent 4 ou 5 fois le smic qu’ils ont les mêmes intérêts que ceux qui gag­nent le smic ou moins. Je trou­ve de plus qu’il y a un peu d’en­tour­loupe à s’ap­puy­er sur une cita­tion de 1898 pour prou­ver qu’il n’y a pas appau­vrisse­ment d’une par­tie de la bour­geoisie ‑je ne dis pas que ce n’est pas vrai mais il faudrait s’ap­puy­er sur des chiffre actuels.

    2°) Pour rester sur les chiffres, certes, les div­i­den­des n’ont pas de rap­port direct avec la masse salar­i­ale. Certes , il faudrait avoir plus de pré­ci­sion sur “de quelle masse salar­i­ale il s’ag­it”. Mais il ne faut pas oubli­er qu’en­tre les recettes d’ex­ploita­tion qui est la part de prof­it directe­ment lié à la pro­duc­tion et obtenu lorqu’on enlève à la valeur ajoutée , la part des salaires et la tva , et le résul­tat net (à par­tir duquel on reverse les div­i­den­des), il y a dans cer­taines entre­pris­es des recettes finan­cières qui échap­pent à la répar­ti­tion pri­maire de la valeur ajoutée, et dont ne béné­fi­cient donc pas les salaires mais qui par con­tre béné­fi­cient aux action­naires.

    3°) Sur l’au­to­ges­tion. Je suis d’ac­cord avec toi sur le fait que la divi­sion des respon­s­abiltés est inhérente au fonc­tion­nement social. Cepen­dant la forme que prend cette divi­sion n’est pas elle gravée dans le mar­bre. Par exem­ple (pour pren­dre le domaine de l’en­seigne­ment pri­maire) , vouloir pass­er d’un enseignant chargé de direc­tion à un chef d’étab­lisse­ment qui ne sera plus enseignant n’est pas anodin et chang­era for­cé­ment la forme que pren­dra l’ex­er­ci­ce de la direc­tion. On peut aller vers des spé­cial­istes de la déci­sion ou ten­ter le plus pos­si­ble (même si je ne le nie pas il fau­dra quand même des respon­s­ables de méti­er) d’at­tribuer à l’in­térieur de chaque champ de com­pé­tence, une part de com­pé­tences déci­sion­naires.

    4°) Sur les effets induits de la tech­nique. Bien sûr que toute tech­nique pro­duit ses pro­pres acci­dents comme tout con­cept pro­duit de l’am­bigüité, toute rela­tion du con­flit et tout choix de la frus­tra­tion.
    Mais toute tech­nique est égale­ment un choix tech­nique. Si la fis­sion nucléaire entraine néces­saire­ment la radioac­tiv­ité et que le choix de l’én­ergie nucléaire a comme effet induit la pos­si­b­lité d’une fuite radioac­tive, on n’est pas obligé de choisir l’én­ergie nucléaire. Le fait d’avoir des déci­sion­naires très sen­si­bles aux argu­ments économiques et au lob­by­ing indus­triel n’est plus un effet de la tech­nique mais bien un effet de l’or­gan­i­sa­tion de la déci­sion. “Le scan­dale du sang con­t­a­m­iné” ou “l’af­faire des hor­mones de crois­sances” ne sont pas seule­ment de sim­ples effets per­vers d’une tech­nique mais des prob­lèmes de légitim­ité de la déci­sion ( ou plutôt d’ab­sence de légitim­ité puisqu’il sem­ble que juste­ment le “tous les moyens sont bons pour que ça rap­porte” soit un des ressorts de ce genre d’af­faire).
    L’or­gan­i­sa­tion du pou­voir a dans tous ces exem­ples a un impact et si les pop­u­la­tions riveraines des cen­trales ou si les asso­ci­a­tions de malade avaient le droit au chapitre dans les déci­sions , on passerait d’un choix tech­nique fait unique­ment par des spé­cial­istes de la déci­sion à un choix négo­cié et pro­pre­ment poli­tique.

  2. Jean Michel dit :

    1°. “On ne peut pas reprocher à un mou­ve­ment poli­tique d’essayer de fédér­er des mécon­tente­ments.” Sans doute : Le Pen a fait la même chose (les « Français » con­tre « l’étab­lisse­ment »), Rea­gan aus­si (les Améri­cains-qui-tra­vail­lent-dur con­tre la Wel­fare-Queen-et-les-fraudeurs-de-l’aide-sociale), Sarkozy aus­si (la « France d’après » con­tre « les héri­tiers de 68 », etc.), les anti-Sarkozy aus­si (tout sauf Sarkozy…), etc. Mais le principe ren­con­tre vite ses lim­ites et toutes les fédéra­tions ne se valent pas. Il ne suf­fit pas de lut­ter « con­tre » en lais­sant croire que la dis­pari­tion de l’autre résoudra tous les prob­lèmes (ah, un monde sans pro­prié­taires ! une France sans étrangers !). Le NPA ne se con­tente pas de fédér­er dif­férentes caté­gories de salariés : il con­tin­ue de croire (ou en tous cas laisse croire) à la pos­si­bil­ité d’une société sans class­es. Ça n’ap­porte rien. Plutôt que de s’in­ter­roger sur la façon de réguler les con­flits inévita­bles, on pré­tend les sup­primer une bonne fois pour toute. On pou­vait peut-être le croire en 1848. Il me paraît assez irre­spon­s­able de con­tin­uer à le laiss­er croire en 2009. Quant à la cita­tion de Bern­stein elle ne visait pas à prou­ver quoi que ce soit pour aujour­d’hui, mais plutôt à mon­tr­er que la thèse de Marx avait été cri­tiquée très tôt à l’in­térieur même de la pen­sée social­iste. Mais il faut quand même rap­pel­er en quoi con­sis­tait cette thèse marx­iste (cita­tions du Man­i­feste com­mu­niste) :

    « Les couch­es moyennes, petits indus­triels, marchands et ren­tiers, arti­sans et paysans, toutes ces class­es som­brent dans le pro­lé­tari­at »,

    « Jusqu’à nos jours, toute société repo­sait, comme nous l’avons vu, sur l’op­po­si­tion des class­es opp­ri­mantes et des class­es opprimées. Mais pour pou­voir opprimer une classe, il faut lui garan­tir des con­di­tions telles qu’elle puisse au moins vivre de son exis­tence servile. C’est dans le ser­vage même que le serf a réus­si à s’élever au rang de mem­bre de la com­mune, de même que le roturi­er est devenu bour­geois sous le joug de l’ab­so­lutisme féo­dal. En revanche, loin de s’élever avec le pro­grès de l’in­dus­trie, l’ou­vri­er mod­erne descend tou­jours plus bas, au-dessous même des con­di­tions de sa pro­pre classe. L’ou­vri­er devient un pau­per, et le paupérisme se développe plus vite encore que la pop­u­la­tion et la richesse. »

    On approche alors de « l’heure déci­sive » (Marx, op. cit.). La révo­lu­tion qui aboli­ra les class­es est immi­nente. Marx et les pre­miers marx­istes ont vécu dans l’at­tente de cette « heure déci­sive », comme les pre­miers chré­tiens vivaient dans l’at­tente du retour du Messie. Mais la pre­mière généra­tion de chré­tiens est morte sans avoir con­nu ce retour, comme la pre­mière généra­tion de marx­istes est morte sans avoir con­nu l’heure déci­sive. Du côté chré­tien, cela a don­né lieu à toute la réflex­ion théologique de l’An­tiq­ui­té tar­dive d’où est né finale­ment l’Oc­ci­dent chré­tien. Il a fal­lu s’in­staller dans l’at­tente et penser le Roy­aume comme une con­ver­sion. Du côté marx­iste, il a fal­lu con­stater que la société se diver­si­fi­ait, le pro­lé­tari­at des sociétés indus­trielles est devenu salari­at et le sort des ouvri­ers s’est glob­ale­ment amélioré. Les espoirs mes­sian­iques — espoirs qui sont tou­jours des espoirs de dégra­da­tion : il y a, chez les marx­istes, une cer­taine jubi­la­tion devant la crise ; plus la sit­u­a­tion est grave, plus ils se croient proches de l’heure déci­sive — les espoirs mes­sian­iques donc ont été soit reportés ailleurs (le tiers-monde), soit dif­férés (« bien sûr, la paupéri­sa­tion n’a pas encore eu lieu, mais atten­dez, ça va venir », dis­cours qui revient à chaque crise). Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de fluc­tu­a­tions dans le partage du revenu nation­al des sociétés occi­den­tales (y com­pris entre frac­tions de la « bour­geoisie »). Ces fluc­tu­a­tions exis­tent. Le partage aux USA au béné­fice des très rich­es est une des caus­es de la crise actuelle. Il faut en dis­cuter. Mais ce n’est pas tout à fait la même chose que de par­ler de paupéri­sa­tion absolue en lais­sant croire à « l’heure déci­sive ».

    2° — Il n’en reste pas moins que don­nés ain­si sans la moin­dre pré­ci­sion, les chiffres du NPA ne veu­lent rien dire. C’est un peu comme quand Sarkozy nous par­le des gru­tiers de Barcelone qui tra­vail­lent 4000 heures par an.

    3° — Quelle part de com­pé­tence déci­sion­naire pour qui ? La ques­tion est bien celle-là et c’est juste­ment ce sur quoi le NPA ne dit rien. “Une réduc­tion mas­sive du temps de tra­vail, ren­due pos­si­ble par les pro­grès tech­nologiques, aux­quels s’ajouteront la sup­pres­sion du chô­mage et la répar­ti­tion entre toutes et tous du tra­vail néces­saire, pour­voira à ce besoin.” C’est sûr. Si la lune était moins loin elle serait plus près ! Mais on fait com­ment pour la rap­procher ?

    4° — Je suis bien d’ac­cord. Il y a une organ­i­sa­tion socio-tech­nique. Les choix tech­niques sont aus­si des choix poli­tiques. Mais là non plus le NPA ne dit rien, sinon dénon­cer la recherche du « prof­it max­i­mum ». Or elle n’est pas seule en cause. En réal­ité, la recherche du prof­it peut aus­si inciter à réduire les acci­dents (qui ont un coût). Penser la tech­nolo­gie, la san­té, la ville, la con­nais­sance, etc. comme des biens com­muns, sup­pose un autre niveau de réflex­ion qu’une sim­ple dénon­ci­a­tion du prof­it ou de la pro­priété privée. Mais je n’en vois pas de trace au NPA.

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