Crise, révolution, mutation

Je vide les tiroirs avant les vacances avec un extrait d’une inter­ven­tion que j’avais faite l’an dernier lors d’un sémi­naire du LIRL à l’oc­ca­sion du 40e anniver­saire de mai 1968. La pre­mière par­tie don­nait quelques repères sur l’his­to­ri­ogra­phie de mai 1968, la sec­onde, ci-dessous, s’in­spi­rait des déf­i­ni­tions pro­posées par Jean Gag­ne­pain pour dis­tinguer crise, révo­lu­tion et muta­tion. Il s’ag­it de notes de tra­vail, de jalons pour une réflex­ion inachevée…

Les notions de crise, de révo­lu­tion, de muta­tion font par­tie du vocab­u­laire courant des soci­o­logues, comme des écon­o­mistes (crise économique, révo­lu­tion indus­trielle, muta­tion tech­nologique) ou des his­to­riens sans tou­jours être bien défi­nis. Retour sur ces trois con­cepts qui n’épuisent sans doute pas le change­ment his­torique.

Crise

Ce qui est en cause dans la crise, dit Gag­ne­pain, « c’est tou­jours le fran­chisse­ment de cette fron­tière des fron­tières qui existe entre le sujet et la per­son­ne ». La crise, autrement dit, mar­que l’en­trée dans l’his­toire de ceux qui jusque-là en étaient exclus, soit parce qu’ils n’avaient pas accédé à la per­son­ne (cas de l’ado­les­cent) soit parce qu’ils fai­saient par­tie de la pop­u­la­tion sans faire poli­tique­ment par­tie du peu­ple (les plébéiens de l’An­tiq­ui­té, les noirs améri­cains dans les années 1960…). Le prob­lème est celui de la recon­nais­sance sociale, de l’ac­cès à la citoyen­neté.

Gag­ne­pain prend l’ex­em­ple des bour­geois du Moyen Âge qui allaient peu à peu devenir le Tiers État. Le bour­geois appa­raît déjà dans la Chan­son de Roland (vers 1080) : « Tutes les rues u li burgeis estunt » (CXCIV, vers 2691). Le mot bour­geoisie est attesté vers 1240 (bour­ge­sie). Au Moyen Âge, le bour­geois est l’habi­tant du bourg ; il s’op­pose au noble d’une part et au man­ant ou au vilain de l’autre. Cet exem­ple est toute­fois dis­cutable. Car si vagabonds et autres inutiles au monde fai­saient bien par­tie de la pop­u­la­tion d’An­cien régime sans faire par­tie du peu­ple (ils étaient sur­numéraires, comme le dit Robert Cas­tel), il en va autrement de la bour­geoisie (ini­tiale­ment, donc, l’habi­tant du bourg) qui était bien citoyenne par le biais notam­ment des cor­po­ra­tions. Dès le Moyen Âge, le développe­ment des villes et l’aug­men­ta­tion cor­réla­tive du nom­bre d’ar­ti­sans, affran­chis des tutelles féo­dales, avait intro­duit un élé­ment de déséquili­bre dans la tri­par­ti­tion des « ordres» : il deve­nait de plus en plus dif­fi­cile de con­sid­ér­er les lab­o­rantes comme une caté­gorie homogène. Seule l’or­gan­i­sa­tion des arti­sans en « métiers » (le terme « cor­po­ra­tion » n’ap­pa­raît qu’au XVI­I­Ie siè­cle) leur per­met de con­stituer un « état » recon­nu, doté de cer­taines prérog­a­tives. Hors des métiers, il n’y a rien d’autre que la foule indif­féren­ciée de la canaille, la « pop­u­lace qui n’a que ses bras pour vivre ». Le méti­er est donc ce qui fait le notable, au sens de la théorie de la Per­son­ne. Hors du méti­er, sauf, bien enten­du, pour le clergé et la noblesse, pas de notable. Là est la rai­son de la résis­tance des « métiers » à la mon­tée du cap­i­tal­isme.

L’id­iome cor­po­ratiste, écrit Cas­tel, com­mande ain­si l’ac­cès à ce qu’on pour­rait appel­er la citoyen­neté sociale, le fait d’oc­cu­per une place recon­nue dans le sys­tème des inter­dépen­dances hiérar­chiques qui con­stituent l’or­dre com­mu­nau­taire. Cette appar­te­nance organique des métiers à l’or­gan­i­gramme des dig­nités, qui est aus­si celui des pou­voirs, est explicite­ment recon­nue par le par­lement de Paris lorsqu’il s’op­pose en 1776 à l’édit de Tur­got sup­p­ri­mant les juran­des. Le par­lement jus­ti­fie sa posi­tion par son man­dat sacré de devoir “main­tenir la sit­u­a­tion tra­di­tion­nelle des ordres”. Or les corps de méti­er font par­tie d’une chaîne dont les anneaux vont se join­dre à la chaîne pre­mière, à l’au­torité du trône, qu’il est dan­gereux de rompre. Les régu­la­tions du tra­vail sont rat­tachées à tra­vers une série com­plexe d’emboîtements au som­met de la pyra­mide sociale. Y touch­er, c’est ébran­ler l’ensem­ble de l’éd­i­fice. Le méti­er trace donc la ligne de partage entre les inclus et les exclus d’un tel sys­tème social. En deçà c’est le chaos, l’indig­nité totale des gens de “vil état”. Les priv­ilèges du méti­er sont en revanche des prérog­a­tives, minus­cules sans doute, mais du même type que les priv­ilèges des grands corps recon­nus. Ain­si, même et peut-être surtout parce qu’ils sont minus­cules, ils sont essen­tiels en tant qu’ils con­stituent cer­tains métiers manuels en états, en les dis­tin­guant à la fois des autres états beau­coup mieux dotés et de la masse sans statut, la “pop­u­lace” ou la “canaille”.

La crise, dit Gag­ne­pain, est sédi­tion, mais cette sédi­tion n’est pas néces­saire­ment insur­rec­tion­nelle. Elle peut être séces­sion, désen­gage­ment, comme dans l’ab­sten­tion. Mais Gag­ne­pain définit la crise comme le moment où ceux qui font par­tie de la pop­u­la­tion sans être nota­bles se con­stituent en état pour revendi­quer de faire par­tie du peu­ple (tiers-état, tra­vailleurs, femmes…). Cela sup­pose l’ac­cès à la per­son­ne. Ceux y ont accédé à la per­son­ne mais se voient traités comme des sujets aux­quels est refusée la nota­bil­ité se révoltent. Cette déf­i­ni­tion n’est pas iden­tique à celle qui fait de la crise un pas­sage de la nature à la cul­ture, mais elle est plus sat­is­faisante et plus opéra­toire. Certes, la nota­bil­ité n’est jamais défini­tive­ment assurée ; le notable peut se voir assu­jet­ti (traité en sujet), mais la crise ain­si définie n’est pas tout à fait la même chose que la rela­tion de la per­son­ne à l’en­fant que nous ne ces­sons d’être. Je pro­poserais pour ma part de par­ler plutôt d’é­man­ci­pa­tion (pou­vant effec­tive­ment pren­dre la forme d’une sédi­tion ou d’une séces­sion). Le terme me sem­ble mieux en accord avec l’usage habituel qui par­lera de l’é­man­ci­pa­tion des jeunes, des noirs et des peu­ples colonisés, des femmes (et qui dérive du sens juridique désig­nant l’acte qui met un mineur hors de la puis­sance parentale ou de la tutelle).

On peut con­clure qu’il y a bien eu de la crise (ou de l’é­man­ci­pa­tion) dans et autour de 1968.

Vous com­prenez, alors, la révolte de ces jeunes adultes en mai 68 : étant don­né qu’en émergeant à la per­son­ne ils avaient accédé à la respon­s­abil­ité, c’est-à-dire, éty­mologique­ment au droit de répon­dre, et que la société, à cette époque, ne la leur accor­dait pas, mai 68 a été au fond la reven­di­ca­tion sauvage — et légitime –, de cette respon­s­abil­ité par des adultes qui n’é­taient pas recon­nus comme tels (Jean Gag­ne­pain).

Révo­lu­tion

La révo­lu­tion quant à elle est définie par Gag­ne­pain comme une négo­ci­a­tion des fron­tières. Le texte n’est pas très clair, mais la dis­tinc­tion faite entre la révo­lu­tion et la crise invite à définir la révo­lu­tion comme une négo­ci­a­tion de fron­tières entre ceux qui sont déjà nota­bles (sinon, il n’y aurait aucune rai­son de dis­tinguer la révo­lu­tion de la crise). Le con­cept s’ap­plique bien à la Révo­lu­tion française dans la mesure où les délégués aux états généraux, qui s’ou­vrent à Ver­sailles le 5 mai, sont tous nota­bles (on ne saurait désign­er autrement les 578 députés du tiers-état : il n’y a par­mi eux ni paysans, ni ouvri­ers ; presque tous sont des bour­geois, prin­ci­pale­ment des hommes de loi). Et le con­flit qui inter­vient dès le lende­main entre les trois ordres est bien une négo­ci­a­tion de la fron­tière qui les sépare (la noblesse déci­dant le 11 mai de faire « cham­bre à part » alors que le tiers lui pro­po­sait, ain­si qu’au clergé, de faire « cham­bre com­mune »). La négo­ci­a­tion se ter­mine (pro­vi­soire­ment) le 27 juin quand, à la demande du roi, le clergé et la noblesse se réu­nis­sent finale­ment au tiers-état, les états généraux dans leur total­ité devenant alors Assem­blée nationale. Mais cette révo­lu­tion qui se joue entre « gens civil­isés » s’ac­com­pa­gne, dès l’été 1789, de man­i­fes­ta­tions de crise (comme la Grande Peur dans les cam­pagnes, causée par les ban­des de pil­lards, le plus sou­vent jour­naliers sans tra­vail et men­di­ants). Là aus­si, il n’est peut être pas utile de sor­tir le terme révo­lu­tion de son usage habituel de « change­ment vio­lent dans le gou­verne­ment d’un État », attesté dès 1680. La négo­ci­a­tion des fron­tières entre nota­bles ne con­duit pas néces­saire­ment à une révo­lu­tion (elle peut y con­duire comme ce fut le cas en 1789). Un autre terme serait donc appro­prié. On pour­rait à la rigueur par­ler d’in­sur­rec­tion, mais l’in­sur­rec­tion (le fait de « se lever con­tre ») n’est qu’un moment du proces­sus, avant que n’in­ter­vi­enne l’ac­cord sur une nou­velle con­sti­tu­tion. Le terme le plus appro­prié est peut-être celui de sub­ver­sion (du latin sub­ver­sio, « ren­verse­ment, destruc­tion »). C’est en tous cas celui que nous pro­posons. En refu­sant de siéger par ordre et en pré­cisant qu’il se con­sid­érait de toutes façons comme le représen­tant de toute la nation, le tiers sub­ver­tit le fonc­tion­nement habituel des états généraux (celui de 1614) et lance un défi au roi qui finit par céder. Nous diri­ons donc qu’en­tre le 5 mai et le 27 juin 1789, il y a eu sub­ver­sion (mais pas encore révo­lu­tion, qui démarre le 14 juil­let avec les pre­mières vio­lences). Nous sommes bien d’ac­cord pour dire que ces choix ter­mi­nologiques n’ap­por­tent rien à la con­nais­sance que nous avons de la révo­lu­tion française. Mais il s’ag­it ici d’u­tilis­er cette révo­lu­tion, bien doc­u­men­tée, comme un cas d’é­cole per­me­t­tant d’i­den­ti­fi­er des proces­sus his­toriques plus généraux.

Les reven­di­ca­tions du Tiers État de 1789 relèvent donc moins de la crise, au sens où l’a définie Gag­ne­pain, que de la révo­lu­tion. Dans L’An­cien régime et la révo­lu­tion, Toc­queville mon­tre le rap­proche­ment qui s’é­tait opéré au long des siè­cles entre l’aris­to­cratie et la bour­geoisie, si bien qu’à la fin du XVI­I­Ie siè­cle, « tous les hommes placés au-dessus du peu­ple se ressem­blaient ; ils avaient les mêmes idées, les mêmes habi­tudes, suiv­aient les mêmes goûts, se livraient aux mêmes plaisirs, lisaient les mêmes livres, par­laient le même lan­gage. Ils ne dif­féraient plus entre eux que par le droit ». Mais ces deux class­es, dev­enues si sem­blables dans leur mode de vie, étaient isolées l’une de l’autre par le droit. A la veille de la révo­lu­tion, « ces deux class­es ne sont plus seule­ment rivales, elles sont enne­mies ». Elles étaient notam­ment séparées par l’im­pôt, qui pesait plus forte­ment sur les bour­geois que sur les nobles. « La divi­sion des class­es fut le crime de l’an­ci­enne roy­auté, et devint plus tard son excuse ; car, quand tous ceux qui com­posent la par­tie riche et éclairée de la nation ne peu­vent plus s’en­ten­dre et s’en­traider dans le gou­verne­ment, l’ad­min­is­tra­tion du pays par lui-même est comme impos­si­ble, et il faut qu’un maître inter­vi­enne ».

Voilà ce que dis­ait Toc­queville. Et voici ce que dit Furet :

C’est une idée fausse, encore que très répan­due, que celle qui con­siste à croire que les révo­lu­tions nais­sent oblig­a­toire­ment du désir de cer­taines class­es ou groupes soci­aux d’ac­célér­er un change­ment à leurs yeux trop lent. La Révo­lu­tion peut être aus­si, dans tel secteur de la société directe­ment mêlé au boule­verse­ment de l’or­dre tra­di­tion­nel, volon­té de réis­tance à un change­ment con­sid­éré comme trop rapi­de.

De ce point de vue, plus que celui de révo­lu­tion bour­geoise, c’est le con­cept de sit­u­a­tion ou de crise révo­lu­tion­naire, qu’il faudrait appro­fondir : vacance préal­able du pou­voir, et de l’É­tat, crise des class­es dirigeantes, mobil­i­sa­tion autonome et par­al­lèle des mass­es pop­u­laires, élab­o­ra­tion sociale d’une idéolo­gie à la fois manichéenne et forte­ment inté­gra­trice, voilà autant de faits qui me parais­sent indis­pens­ables à l’in­tel­li­gi­bil­ité de l’ex­tra­or­di­naire dialec­tique du phénomène révo­lu­tion­naire français. La révo­lu­tion, ce n’est pas seule­ment le “saut” d’une société à une autre ; c’est, aus­si, l’ensem­ble des modal­ités par lesquelles une société civile, subite­ment “ouverte” par la crise du pou­voir, libère toutes les paroles dont elle est por­teuse. Cette immense éman­ci­pa­tion cul­turelle, dont la société a du mal à “fer­mer” le sens, nour­rit désor­mais les com­péti­tions pour le pou­voir par la surenchère égal­i­taire ; intéri­or­isée par les mass­es populaires,ou, du moins, une par­tie d’en­tre elles, et d’au­tant plus meur­trière qu’elle est la référence unique, la nou­velle légitim­ité fon­da­trice, l’idéolo­gie révo­lu­tion­naire est dev­enue le lieu par excel­lence de la lutte poli­tique entre les groupes ; c’est à tra­vers elle que passe la dialec­tique de scis­sion suc­ces­sive des équipes dirigeantes qui car­ac­térise les années 1789–99, et aus­si la dialec­tique de con­ti­nu­ité des nou­velles élites.

On note que Gag­ne­pain, comme Gauchet, dis­tingue, à pro­pos de la révo­lu­tion, le poli­tique et la poli­tique. Mais il ne donne pas à ces ter­mes le même sens que Gauchet. « Le poli­tique, dit Gag­ne­pain, se définit comme le proces­sus révo­lu­tion­naire per­ma­nent dont la poli­tique représente dialec­tique­ment la sec­onde phase, celle où, après la dis­si­dence, il s’ag­it de faire du con­sen­sus (ou de la con­sti­tu­tion) ». Pour Gauchet, si j’ai bien com­pris, la poli­tique désigne en gros ce que Gag­ne­pain appelle le poli­tique, tan­dis que le poli­tique désigne le domaine du pou­voir poli­tique (le méti­er de gou­ver­nant, soit ce que Gag­ne­pain appelle l’hégé­tique ?).

Dans le cas de mai 1968, on pour­rait par­ler ici avec Aron de révo­lu­tion introu­vable au sens où cha­cun est resté finale­ment sur ses posi­tions. ce que Gag­ne­pain résume ain­si :

Certes, des deux côtés, on ne cap­i­tal­i­sait pas la même chose, mais on était aus­si cap­i­tal­iste. Voilà qui explique qu’en mai 68, lorsque le sys­tème a sem­blé bas­culer qui garan­tis­sait leurs acquis respec­tifs, patrons et syn­di­cats sont tombés dans les bras l’un de l’autre pour les défendre ! Ce qui revient à dire qu’ob­jec­tive­ment, les uns se sont mon­trés aus­si con­ser­va­teurs que les autres.

Muta­tion

Quant à la muta­tion, Gag­ne­pain la définit comme une « péri­ode d’en­tre-deux-lois », quand les fron­tières s’ef­facent con­duisant à la plus totale con­fu­sion. Ain­si définie, la muta­tion implique une sit­u­a­tion d’anomie, terme qui, dans la tra­di­tion soci­ologique, désigne déjà des sit­u­a­tions très proches de ces péri­odes « d’en­tre-deux-lois » qui sont aus­si des péri­odes de créa­tion (comme le fai­sait déjà remar­quer Jean-Marie Guyau à qui l’on doit la créa­tion de ce terme repris ensuite par Durkheim, puis Mer­ton et Hayek, mais aus­si Gauchet ou Ghit­ti). L’é­tat d’anomie, car­ac­térisé par l’ef­face­ment des fron­tières, tant d’ap­par­te­nance que de com­pé­tence, est finale­ment ce qui per­met la muta­tion. Gag­ne­pain par­le de Gor­batchev comme de celui, qui en pleine péri­ode de muta­tion, ten­ta « courageuse­ment » de diriger le mou­ve­ment. Cette lec­ture de la per­e­stroi­ka gor­batchevi­enne est très dis­cutable (on peut y voir une man­i­fes­ta­tion de ce qui fut chez nous, mais pas en Russie, la gor­by­ma­nia). Par con­tre, la diag­nos­tic de muta­tion pour la péri­ode qui démarre autour de 1968 en Europe et aux USA est partagé.

L’un de ceux qui ont eu une grande influ­ence dans la descrip­tion de cette muta­tion est Gilles Lipovet­sky, dans l’Ere du vide. Lipovet­sky par­le d’une muta­tion his­torique amor­cée à par­tir des années 1920 et ampli­fiée depuis 1945. Rup­ture avec la moder­nité et entrée dans la post-moder­nité. Intel­li­gi­bil­ité de cette muta­tion don­née par le procès de per­son­nal­i­sa­tion. « L’u­nivers des objets, des images, de l’in­for­ma­tion et les valeurs hédon­istes, per­mis­sives et psy­chol­o­gistes qui lui sont liées ont généré, en même temps qu’une nou­velle forme de con­trôle des com­porte­ments, une diver­si­fi­ca­tion incom­pa­ra­ble des modes de vie, un flot­te­ment sys­té­ma­tique de la sphère privée, des croy­ances et des rôles, autrement dit une nou­velle phase dans l’his­toire de l’in­di­vid­u­al­isme occi­den­tal ». Deux faces de ce procès de per­son­nal­i­sa­tion : celle des « dis­posi­tifs flu­ides et dés­tan­dard­is­és » élaborés « par les appareils de pou­voir et de man­age­ment », celle « portée par la volon­té d’au­tonomie et de par­tic­u­lar­i­sa­tion des groupes et des indi­vidus : néofémin­isme, libéra­tion des moeurs et sex­u­al­ités, reven­di­ca­tions des minorités régionales et lin­guis­tiques, tech­nolo­gies psy, désir d’ex­pres­sion et d’é­panouisse­ment du moi, mou­ve­ments “alter­nat­ifs” ». Société mar­quée par le nar­cis­sime post-mod­erne.

On trou­ve cette idée de muta­tion dans la « crise de la démoc­ra­tie » dont par­le Gauchet :

Comme autour de 1900, nous sommes con­fron­tés au divorce de la puis­sance et de la lib­erté. Avec une dif­férence cru­ciale toute­fois, c’est que la recon­quête de ce pou­voir qui s’en­fuit ne mobilise plus per­son­ne, sinon de façon ponctuelle et mar­ginale. Il s’ef­face sans sus­citer de ten­ta­tives dés­espérées de réap­pro­pri­a­tion. On ne voit pas d’im­pré­ca­teurs se lever pour prêch­er la rup­ture avec le désor­dre établi. On ne voit se dévelop­per aucune recherche fiévreuse d’une alter­na­tive à la dis­per­sion anomique du présent, que ce soit à l’en­seigne de la cohérence autori­taire des sociétés du passé ou à l’en­seigne de l’u­ni­fi­ca­tion éman­ci­patrice des sociétés de l’avenir». « D’où le cli­mat de dépres­sion col­lec­tive, de pas­siv­ité protes­tataire et de fuite civique qui tend à s’in­staller ». « Ce ne sont plus les délires du pou­voir que nous avons à crain­dre, ce sont les rav­ages de l’im­pou­voir ». « Détra­di­tion­al­i­sa­tion, désub­or­di­na­tion, dés­in­cor­po­ra­tion, désin­sti­tu­tion­nal­i­sa­tion, désym­bol­i­sa­tion : l’évidem­ment, sur deux ou trois décen­nies, a été mas­sif et spec­tac­u­laire. A peu près plus rien ne sub­siste de ce qui soute­nait un lien de fil­i­a­tion explicite et vivant avec le passé, de ce qui por­tait les expres­sions d’une autorité à laque­lle ses sub­or­don­nés pou­vaient s’i­den­ti­fi­er, ou de ce qui prê­tait sens à des appar­te­nances pour les indi­vidus en leur per­me­t­tant de s’y recon­naître ».

Bref, la dis­per­sion con­cerne aus­si bien les appar­te­nances que le pou­voir et les com­pé­tences.

C’est sous son égide [la pri­mauté du droit] que va devoir s’opér­er la recon­struc­tion d’une mix­ité équili­brée entre la démoc­ra­tie et le libéral­isme, au-delà de l’actuelle dis­so­lu­tion de la démoc­ra­tie dans le libéral­isme. Car telle est l’en­tre­prise qui paraît s’ou­vrir devant nous, à mesure que se con­firme l’im­passe des droits de l’homme et de la sacral­i­sa­tion du sin­guli­er — une impasse à bien des égards com­pa­ra­ble à l’ornière par­lemen­taire où s’en­li­sait la démoc­ra­tie libérale bal­bu­tiante de 1900.

Sachant que Gauchet définit la démoc­ra­tie libérale comme « le régime en lequel s’opère l’in­tri­ca­tion de la démoc­ra­tie comme dynamique sociale et de la démoc­ra­tie comme fonc­tion­nement poli­tique ». Soit « l’ori­en­ta­tion his­torique » et la « forme poli­tique ». Gauchet se situe ici dans la droite ligne de Toc­queville qui ajoutait, dans sa déf­i­ni­tion de la démoc­ra­tie, l’é­gal­i­sa­tion des con­di­tions à la clas­sique sépa­ra­tion des pou­voirs, même si cela n’est pas tou­jours très clair chez Toc­queville. Cf. les notes de L’An­cien Régime où Toc­queville demande que l’on définisse claire­ment les mots « démoc­ra­tie, insti­tu­tions démoc­ra­tiques, gou­verne­ment démoc­ra­tique » avant d’af­firmer que « les mots démoc­ra­tie, monar­chie, gou­verne­ment démoc­ra­tique ne peu­vent vouloir dire qu’une chose, suiv­ant le vrai sens des mots : un gou­verne­ment où le peu­ple prend une part plus ou moins grande au gou­verne­ment. Son sens est intime­ment lié à l’idée de lib­erté poli­tique ». Et Furet, qui cite ce pas­sage, ajoute : « Cette note laisse per­plexe, dans la mesure où Toc­queville y dénonce très exacte­ment le sens qu’il a con­stam­ment don­né, jusque là, au mot de démoc­ra­tie : or, la cor­rec­tion con­siste à faire pass­er le con­cept du niveau social (égal­ité) au niveau poli­tique (par­tic­i­pa­tion au pou­voir, et lib­erté) comme si le sec­ond deve­nait fon­da­men­tal par rap­port au pre­mier ».

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6 réponses à Crise, révolution, mutation

  1. Eugène dit :

    Il faudrait que tu éclair­ciss­es ce point, mais à mon avis, avec l’hégé­tique, Gag­ne­pain va plus ploin que ce que font et/ou ont fait nos gou­ver­nants puisqu’il ne s’ag­it rien de moins que de légalis­er du légitime.

    S’ils l’avaient fait, çà se saurait! Gag­ne­pain je ne sais plus où dit çà autrement, de mémoire: “tout ce qui est légal n’est pas légitime loin s’en faut”

  2. jean michel dit :

    Je ne suis pas très à l’aise avec cette notion d’hégé­tique. La dis­tinc­tion légal/légitime est des plus clas­siques en philoso­phie. Dans cette tra­di­tion, l’idée que tout ce qui est légal n’est pas légitime est assez banale. On la trou­ve par exem­ple déjà chez Rousseau. C’est au nom de la légitim­ité qu’il cri­tique les insti­tu­tions (légales) de son temps. On pour­rait écrire tout un livre sur légal/légitime dans l’his­toire de la pen­sée occi­den­tale (cela existe peut-être déjà). Main­tenant Gag­ne­pain appelle hégé­tique la cod­i­fi­ca­tion du règle­ment (légitime). Il intro­duit un nou­veau terme fondé sur la racine grecque que l’on trou­ve dans hêgemôn (guide, chef) qui nous a don­né “hégé­monie”. Mais ce nou­veau terme per­met-il à lui seul de renou­vel­er la ques­tion ? Après tout, cod­i­fi­er du règle­ment, n’est-ce pas déjà ce que fait le droit ?

    Ensuite hégé­tique chez Gag­ne­pain s’op­pose à économique, comme le droit (régle­ment, légitim­ité) s’op­pose à la valeur (naturelle). Mais c’est là choisir une déf­i­ni­tion de l’é­conomie qui n’est pas la seule, loin de là. Tout le monde croit savoir ce qu’est l’é­conomie, mais il n’y a guère en réal­ité de con­cept plus mal défi­ni. Dans le lan­gage courant (y com­pris celui des écon­o­mistes) c’est aus­si bien l’or­gan­i­sa­tion de la pro­duc­tion des biens et ser­vices, que la max­imi­sa­tion de ce que Pare­to appelait l’ophélim­ité. J’ai ten­dance à penser avec le Weber de l’Ethique protes­tante que l’é­conomie comme opti­mi­sa­tion des gains, c’est déjà une morale (un ethos, comme le dis­ait Weber). C’est un principe de légiti­ma­tion, his­torique­ment situé. Il y en a d’autres. La morale antique par exem­ple (un doc­u­ment ethno­graphique de ce point de vue est L’éthique à Nico­maque d’Aris­tote : morale de notable, d’évergète, comme l’a bien vu Paul Veyne). Au fond, il s’ag­it moins d’op­pos­er une légal­i­sa­tion de la valeur et une légal­i­sa­tion du légitime, que de dis­tinguer des morales pro­pres à des épo­ques et à des milieux soci­aux don­nés. Smith, à la fin du XVI­I­Ie, mar­que l’en­trée dans la cité marchande avec une morale de marchands qui s’op­pose explicite­ment à la morale féo­dale. Mais au même moment Rousseau pro­pose une morale civique. Ce sont tou­jours des morales : mais elles ne visent pas le même bien et ne se don­nent pas les mêmes gages.

  3. Eugène dit :

    OK.

    Pour moi la clé du mys­tère inclue ds l’hégé­tique tient aux pos­si­bil­ités d’ex­péri­men­ta­tions, analogique­ment à celles des aphasies en langues, sur les psy­chopathies en codes; donc du coup les imag­in­er, con­stru­ire, instituer. C’est sûre­ment et avec le dernier verbe une des dif­fi­cultés majeures qu’il nous laisse sur les bras.

    D’où aus­si toutes les “piques” tant à l’in­ten­tion des spé­cial­istes du droit qu’à celle des poli­tiques ds ses pub­li­ca­tions et sémi­naires; piques qui n’é­taient pas des­tinées qu’ à emporter l’ad­hé­sion des lecteurs- audi­teurs!

  4. Jean Michel dit :

    J’en­tends bien. Et je reviens du même coup sur la “banal­ité” de la dis­tinc­tion du légal et du légitime. Je voulais dire que cette dis­tinc­tion tra­verse toute l’his­toire de la philoso­phie occi­den­tale (et sans doute pas seule­ment occi­den­tale — mais je ne con­nais guère l’Inde, pas du tout la Chine…). Mais elle n’a rien de “banal”. Surtout quand on passe aux travaux pra­tiques. Cf. Niet­zsche et les malen­ten­dus à son sujet.

    L’hégé­tique peut aus­si s’in­spir­er de toute une tra­di­tion spir­ituelle. Jésus déplore le légal­isme des “scribes et des phar­isiens hyp­ocrites” au nom d’une légitim­ité vivante, que je dirais ni obses­sion­nelle (enfer­me­ment dans la cul­pa­bil­ité), ni hys­térique (enfer­me­ment dans la nul­lité). Parole pas sim­ple à garder vivante et à vivre ! Car le légal­isme n’é­tait pas réservé aux phar­isiens, le chris­tian­isme a engen­dré son pro­pre légal­isme cléri­cal, comme si l’hégé­tique avait du mal à ne pas se scléros­er dans un code. C’est dire, il me sem­ble que les grands maîtres spir­ituels ont déjà engagé des sortes d’ex­péri­men­ta­tions, engageant leurs dis­ci­ples sur cette voie (et là encore, on pour­rait regarder aus­si du côté de l’hin­douisme, du boud­dhisme tibé­tain ou zen, du soufisme, du tao­isme…). Il y aurait une vraie recherche à men­er (thèse, livre…) à par­tir de là. Ces grands maîtres ont pu inspir­er les poli­tiques. Un des enseigne­ments à mon sens c’est la ten­dance forte au légal­isme : on y retombe tou­jours (met­tre en lien avec le fait que l’ob­ses­sion­nel comme l’hys­térique d’ailleurs ten­dent au légal­isme). La con­ver­sion de Con­stan­tin au chris­tian­isme en 312, à la veille de la bataille du Pont Mil­vius, est sans doute l’un événe­ments majeurs de l’his­toire occi­den­tale, un tour­nant comme il y en a peu : César/Dioclétien, moins de dix ans avant per­sé­cu­tait les chré­tiens, et voilà César/Constantin qui se fait chré­tien ! La poli­tique des César (et de leurs suc­cesseurs : rois, czars, voire papes) est-elle dev­enue plus hégé­tique pour autant ?

  5. Eugène dit :

    / ta dernière ques­tion: non bien sûr s’ils passent d’un extrêmisme ds un autre!

    Le virage que tu prends en direc­tion de la spir­i­tu­al­ité ne me sur­prend pas!

    A par­tir du moment où du Code (tel que conçu par la Tdm) devient con­di­tion d’ex­péri­men­ta­tion des psy­chopathies, le jeu de l’in­stance formelle (éthique) devient alors trans­par­ent pour qui sait le recon­naitre. Faut-il alors rat­tach­er cette cod­i­fi­ca­tion à de la spir­i­tu­al­ité prag­ma­tique, ou à de la polique inspirée, voire les deux à la fois? (ce qui repose la Q des lim­ites du poli­tique et du théologique qui selon moi ici dis­parais­sent, en même temps que d’une partN Sarkozy se tromperait com­plète­mem­nt en affir­mant qu’il ne saurait y avoir de bonne morale sans une bonne reli­gion puisque la prob­lè­ma­tique est par­al­lèle à celle d’une bonne poli­tique; d’autre part, la posi­tion des Musul­mans avec la Charia devient accept­able, à l’ex­trêmisme près comme ci-dessus)

    A la dif­férence cepen­dant des pra­tiques et exer­ci­ces spir­ituels, la réciproc­ité gage-titre paraitrait plus cohérente, je veux dire aus­si plus de ce monde!

    Autre point, les rel­a­tivismes des valeurs et moraux ne sont plus un pb du fait de la dialec­tique axi­ologique à l’oeu­vre en cha­cun, je veux dire à par­tir du moment où il y a bien proces­sus de légiti­ma­tion pour la per­son­ne con­sid­érée et quelle que soit sa civil­i­sa­tion ou cul­ture…

    Est-ce que tu sais où en est notre théolo­gi­en­ne MCB sur ces ques­tions?

  6. Jean-Michel dit :

    Il s’ag­it moins d’un virage vers la spir­i­tu­al­ité que d’une invi­ta­tion à tir­er tout le par­ti axi­ologique ou hégé­tique des dif­férentes « sagess­es » et des expéri­ences et pra­tiques qu’elles ont sus­cité. Ce n’est pas pour rien qu’I­gnace de Loy­ola par­lait d’exer­ci­ces spir­ituels. Cer­tains auteurs ont pu y trou­ver des points com­muns avec la médi­ta­tion zen ou le yoga.

    Mais je suis un petit (mikros et non pais) sur toutes ces ques­tions…

    Sinon, et pour répon­dre à ta dernière ques­tion, il y a ce livre, mais dont le champ est plus large, avec notam­ment une réflex­ion soci­ologique que j’ai trou­vée très éclairante sur l’Eglise actuelle.

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