Pulsion ou destin des pulsions ?

Le titre de ce bil­let est évidem­ment choisi en référence à un célèbre arti­cle de Freud datant de 1915 et qui fig­ure dans le recueil Métapsy­cholo­gie.

Il m’est sug­géré par un débat enten­du ce jour sur France Cul­ture dans l’émis­sion Du grain à moudre. La ques­tion posée était la suiv­ante : la cas­tra­tion chim­ique est-elle le moyen de lut­ter con­tre la récidive ? Les invités étaient Bernard Debré, médecin, député UMP de Paris et mem­bre du Comité Con­sul­tatif Nation­al d’Ethique, Serge Stoleru, psy­chi­a­tre, chercheur à l’INSERM et Thier­ry Lévy, avo­cat au bar­reau de Paris. Bernard Debré est par ailleurs auteur d’une propo­si­tion de loi sur la cas­tra­tion chim­ique.

Le débat fai­sait appa­raître plusieurs choses. La pre­mière est que la cas­tra­tion chim­ique est fort mal nom­mée, le terme cas­tra­tion ren­voy­ant ini­tiale­ment à l’ab­la­tion ou à la destruc­tion (physique) d’un organe (tes­tic­ules ou ovaires) néces­saire à la repro­duc­tion (c’est ain­si que l’on cas­tre les chats ou les porcs char­cutiers). Or la dite « cas­tra­tion chim­ique » n’a rien d’une abla­tion. Comme l’ex­pli­quait Serge Stoléru, l’ex­pres­sion la plus appro­priée est celle de « con­trôle » ou de « blocage hor­mon­al », un traite­ment médi­cal réversible qui soit empêche directe­ment la sécré­tion de testostérone par les tes­tic­ules, soit lim­ite la récep­tion de la LHRH par l’hy­pophyse et donc indi­recte­ment la secré­tion de testostérone (traite­ment par ago­nistes de la LHRH). Ce blocage hor­mon­al est égale­ment util­isé dans le traite­ment de cer­tains can­cers de la prostate et se traduit par une perte de la libido accom­pa­g­né d’une impuis­sance. Mais ce qui est con­sid­éré comme un effet sec­ondaire du traite­ment dans le cas du can­cer de la prostate devient ici l’ef­fet recher­ché. D’un point de vue ergologique, il s’ag­it finale­ment d’un exem­ple de poly­tropie, le même dis­posi­tif pou­vant vis­er deux fins dif­férentes : le traite­ment d’un can­cer d’une part, la récidive de cer­taines agres­sions sex­uelles de l’autre.

Le dis­posi­tif ain­si présen­té soulève au moins de ques­tions (sachant que je laisse de côté l’aspect judi­ci­aire).

Pourquoi, d’une part, choisir de par­ler de « cas­tra­tion chim­ique », alors que cette expres­sion n’est guère pré­cise, sinon par choix poli­tique (quitte à ce que le terme déclenche des polémiques) ? Le terme cas­tra­tion a en effet un côté vengeur qui ren­tre bien dans la logique sécu­ri­taire actuelle. Œil pour œil, dent pour dent. Ces salauds-là, il faut les cas­tr­er ! (On note que l’ex­pres­sion « cas­tra­tion chim­ique » était employée dans le titre et dans l’ex­posé des motifs de la propo­si­tion de loi de M. Debré, à la fois médecin et poli­tique, pas dans la propo­si­tion de loi elle-même où il est ques­tion de « traite­ment util­isant des médica­ments qui entraî­nent une diminu­tion de la libido ». Ce n’est sans doute pas un hasard : le titre est des­tiné à l’opin­ion, pas le texte, qui se doit d’être pré­cis.)

L’autre ques­tion est plus sci­en­tifique, plus anthro­pologique en l’oc­cur­rence. Mais le débat sur France Cul­ture n’y appor­tait pas la moin­dre réponse. Il ne s’ag­it pas, comme le fai­sait Thier­ry Lévy, de pré­ten­dre que la pédophilie était pra­tiquée par les « grandes civil­i­sa­tions », ce qui inter­di­rait de la con­sid­ér­er comme une mal­adie et de la soign­er. Je lui aban­donne volon­tiers ce rel­a­tivisme cul­turel à deux balles. Non, il s’ag­it bien — d’où ma référence à Freud en tête de ce bil­let — d’in­ter­roger le des­tin des pul­sions. Le blocage hor­mon­al est un des moyens pos­si­bles d’empêcher la récidive, par sup­pres­sion de la libido. La « pul­sion », autrement dit, dis­paraît. Du point de vue de l’in­jonc­tion de soins, une réponse effi­cace est apportée.

Mais a‑t-on pour autant guéri le pédophile de sa pédophilie ? Le vio­leur récidi­viste de sa propen­sion au viol ? A‑t-on surtout pro­gressé dans la com­préhen­sion de ces com­porte­ments ? J’ai bien peur que non. Car c’est une chose d’avoir une libido, c’en est une autre d’être pédophile. Les mécan­ismes hor­monaux sur lesquels agit le blocage hor­mon­al sont des mécan­ismes biologiques, qui fonc­tion­nent de la même manière chez le pédophile, chez le vio­leur récidi­viste et chez l’homme (ανερ, vir) nor­mal (si tant est qu’il existe). Un tel homme nor­mal pour­rait de la même manière se débar­rass­er d’une libido qu’il trou­verait encom­brante. L’hy­pothèse n’est pas totale­ment far­felue, même si elle peut paraître incom­préhen­si­ble à beau­coup dans un monde qui recherche plutôt la per­for­mance sex­uelle, au besoin chim­ique­ment assistée. Je lis par exem­ple dans un ouvrage de Malek Chebel que le maître soufi Jal­ad-Ud Din Rûmi (1207–1273) enseignait ceci dans son Math­nawi (au sujet du monachisme) :

Il ne peut y avoir d’ab­sti­nence quand tu n’as pas de désir ; quand il n’y a pas d’ad­ver­saire, quel besoin de ta force ?
Ecoute, ne te cas­tre pas, ne deviens pas un moine ; car la chasteté dépend de l’ex­is­tence du désir char­nel.
Sans la sen­su­al­ité, il est impos­si­ble de pro­hiber la sen­su­al­ité ; l’héroïsme ne peut se man­i­fester con­tre les morts…

Paroles rich­es de sens, dont on trou­verait sans peine des équiv­a­lents chez les mys­tiques chré­tiens. Rûmi, au fond, y dénonce sinon le dopage en tous cas une forme de triche en matière d’ascétisme. Car l’ascétisme sup­pose le désir. Il est sûr qu’en coupant la libido cer­taines ten­ta­tions n’ap­pa­rais­sent plus. Mais l’on n’y a rien gag­né ni com­pris du point de vue de l’éthique. On a sup­primé la pul­sion mais on n’a rien changé ni com­pris sur le plan du con­trôle des pul­sions.

On n’a rien gag­né ni com­pris non plus du point de vue du rap­port à l’autre. La struc­ture per­verse d’un pédophile « cas­tré » reste une struc­ture per­verse — il faudrait dire les struc­tures per­vers­es car il y a vraisem­blable­ment des pédophilies — de même que la struc­ture psy­cho­tique des schiz­o­phrènes calmés par les neu­rolep­tiques reste une struc­ture psy­cho­tique. La demande de traite­ment des per­vers est ain­si très ambiguë. Deman­der un traite­ment chim­ique leur per­met de met­tre leur respon­s­abil­ité hors-jeu : « je suis inno­cent, ce sont mes hor­mones ». On peut com­pren­dre qu’en matière d’a­gres­sions sex­uelles le poli­tique comme le juge ou le médecin soient d’abord soucieux d’ef­fi­cac­ité, mais il y aurait un vrai risque à se con­tenter des répons­es biologiques : celui d’ef­fac­er pure­ment et sim­ple­ment cer­taines ques­tions — du type de celles qu’avait soulevé la psy­ch­analyse — qui sont pour­tant indis­pens­ables à la com­préhen­sion de ce qu’être humain veut dire.

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14 réponses à Pulsion ou destin des pulsions ?

  1. Enclume des Nuits dit :

    Bon­jour,

    Je pense que la recherche d’une solu­tion biologique découle de l’im­pos­si­bil­ité de se fier à la solu­tion psy­chi­a­trique con­jointe avec la manque de volon­ter de se fier à la solu­tion car­cérale.

    On n’ad­met plus de garder indéfin­i­ment enfer­més des crim­inels. On n’a aucune cer­ti­tude quant à l’en­cadrement psy­chi­a­trique.

    On peut bien par­ler d’in­jonc­tion de soins, par­ler de faire taux de récidive de cette forme de crim­i­nal­ité (qui mérite dis­cus­sion, notam­ment dans la mesure où il s’ag­it d’une crim­i­nal­ité éprou­vante pour ses vic­times, n’en­traî­nant pas de dépôt de plainte sys­té­ma­tique, notam­ment dans la mesure où il s’ag­it d’une crim­i­nal­ité pou­vant rapi­de­ment adopter une dimen­sion serielle), le fait est que la récidive d’un crime est un fait infin­i­ment grave.
    Faible est la respon­s­abil­ité de la juri­dic­tion qui, trop lax­iste, ou trop con­fi­ante, per­met à un petit délin­quant de trop rapi­de­ment récidiv­er et cass­er la vit­re d’une voiture pour vol­er un GPS. Bien plus grande est la respon­s­abil­ité de la juri­dic­tion qui laisse, au bout de 8 ans, un crim­inel en lib­erté, lorsque celui-ci vio­le et ain­si détru­it con­sid­érable­ment aus­si bien que durable­ment la vie d’un autre être, dès sa sor­tie.
    Sans par­ler du fait que, sauf cas par­ti­c­uliers, le délin­quant moyen agit par appat du gain, alors que le délin­quant ou crim­inel sex­uel agit par pul­sions.

    Lorsqu’en 2003, on con­damne à 7 ans de prison un indi­vidu pour plusieurs vio­ls et agres­sion sex­uelle, on peut imag­in­er une telle clé­mence (peine encou­rue divisée par deux en sit­u­a­tion de plu­ral­ité de crime) dépen­dante des cir­con­stances des faits ou de la per­son­nal­ité de l’au­teur.
    Lorsqu’en 2005, on con­damne ce même indi­vidu à 10 ans de prison pour vio­ls sous la men­ace d’une arme, on peut encore se laiss­er à quelques hypothès­es pour expli­quer une con­damna­tion équiv­a­lente à la peine encou­rue pour ces vio­ls aggravés divisée par deux (les faits ont été com­mis en récidive légale ou sont-ils antérieurs au juge­ment de 2003 ?).
    On peut s’é­ton­ner, trou­ver cela curieux. Mais la juri­dic­tion d’as­sis­es est sou­veraine et nul n’est véri­ta­ble­ment fondé à la con­tester sans avoir été présent aux audi­ences.
    Mais lorsqu’on apprend que cet homme récidive en 2009, avec un viol sous la men­ace d’une arme blanche, alors que celui-ci a été placé en libéra­tion con­di­tion­nelle, moins de 5 ans après une con­damna­tion à 10 ans d’emprisonnement pour un crime puniss­able de 20 ans, pour un indi­vidu ayant déjà plusieurs fois réitéré ses agisse­ments crim­inels, on ne peut échap­per à la ques­tion des moyens mis en oeu­vre pour prévenir de cette récidive (http://imbepile.free.fr/jaccuse#1).

    Et ce type de faits se pro­duisent, mal­heureuse­ment, avec une cer­taine régu­lar­ité. Ce n’est peut-être qu’une poignée, mais une poignée si lourde de con­séquences.

    L’émis­sion en ques­tion est très intéres­sante et cer­taines ques­tions man­quent d’être posées quant au cal­cul et la com­préhen­sion de la récidive de cette crim­i­nal­ité.

  2. Enclume des Nuits dit :

    Mer­ci d’avoir souligné l’in­térêt de cet épisode du Grain à moudre, il pose de nom­breuses ques­tions :
    http://imbepile.free.fr/vivent-les-enfants-de-cayenne#3

  3. Enclume des Nuits dit :

    (note : j’avais posté un long com­men­taire, je ne le vois pas appa­raître…)

    Je ne sais pas ce qui s’est passé.

    Ajout du 26/10 : si, il avait retenu par Akismet pour je ne sais quelle rai­son. Je viens de l’ac­cepter.

  4. le passant dit :

    Com­pren­dre, ou du moins expli­quer ce qui est en jeu dans la (ou plutôt “les”, comme tu le dis avec rai­son) pédophilie est à mon avis le moin­dre des soucis des politiques,et même des médecins, tant la préoc­cu­pa­tion de médecine de san­té publique s’est imposée dans notre société comme majeure. Non seule­ment on ne cherche pas à expli­quer mais con­fond allè­gre­ment infrac­tion et patholo­gie, faisant de tout détourne­ment de mineur, un acte pédophile, se pri­vant par-là-même de toute déf­i­ni­tion sci­en­tifique du trou­ble.

  5. Enclume des Nuits dit :

    (oula, je suis un peu cha­griné pour mon long mes­sage que je n’ai pas le courage de réécrire — mais l’hu­man­ité se remet­tra de cette perte, je pré­sume. Dif­fi­cile­ment, mais quand même 😛 )

    Puisqu’on par­le ter­mi­nolo­gie, remar­quons que celui de pédophilie est des plus mau­vais. Un pédophile est-il tel un fran­cophile, un cinéphile, ou que sais-je ? On ne reproche pas au pédophile d’aimer les enfants, on lui reproche de les impli­quer dans des rap­ports sen­ti­men­taux ou sex­uels adultes.

    Et, bien sur, on cherche moins à expli­quer le trou­ble qu’à le réguler : c’est une émis­sion dont le thème est la récidive ! C’est donc une émis­sion judi­ci­aire, il est nor­mal que le judi­ci­aire soit la préoc­cu­pa­tion pre­mière.

    Ensuite, savoir si ces agres­sions sont sou­vent le fruit d’un prob­lème biologique (pul­sions) ou rela­tion­nel, il me sem­ble que les deux sont intrin­sèque­ment lié.

  6. Jean Michel dit :

    “Ensuite, savoir si ces agres­sions sont sou­vent le fruit d’un prob­lème biologique (pul­sions) ou rela­tion­nel, il me sem­ble que les deux sont intrin­sèque­ment lié.”

    Je ne dis pas le con­traire en par­lant après Freud de des­tin des pul­sions, des­tin qui passe par le fil­tre de struc­tures, per­verse, psy­cho­tique ou névrosée, pour don­ner des symp­tômes pédophiles. C’est ce qu’ou­blie totale­ment le réduc­tion­nisme biologique des Debré-Stoléru, qui de ce point de vue représente une régres­sion sci­en­tifique. Mais autant com­mencer par ren­voy­er à une bonne syn­thèse sur la ques­tion.

  7. le passant dit :

    “Ensuite, savoir si ces agres­sions sont sou­vent le fruit d’un prob­lème biologique (pul­sions) ou rela­tion­nel, il me sem­ble que les deux sont intrin­sèque­ment lié.”

    “Je ne dis pas le con­traire …”

    Je me méfie de ce genre d’ac­cord basé à mon avis sur du malen­ten­du. Déjà , oppos­er d’un côté le pul­sion­nel qui serait du côté du biologique et du rela­tion­nel qui serait du côté du…(du quoi au fait, du spir­ituel ?) me sem­ble déjà est une mau­vaise façon de pos­er le prob­lème. Le rela­tion­nel comme le pul­sion­nel s’en­raci­nent dans le biologique. Mais deux prob­lèmes se posent.
    Le biologique humain est-il unique­ment rap­portable à du biologique ani­mal, autrement dit au point de vue du com­porte­ment, le désir humain n’est-il que l’as­sou­visse­ment des pul­sions et au point de vue du rela­tion­nel, la socia­bil­ité humaine se résume-t-elle à la per­pé­tu­a­tion de l’e­spèce par le biais de l’ac­cou­ple­ment et l’él­e­vage des petits. C’est la où inter­vient ce que Gag­ne­pain appelle la dialec­tique entre la nature et la cul­ture.
    D’autre part, le rap­port à l’autre sexe n’est-il affaire que d’as­sou­visse­ment d’un désir sex­uel. C’est là où inter­vient ce que Gag­ne­pain appelle la sépa­ra­tion des plans du social et du désir.
    Qu’un pédophile (ayant des trou­bles du rap­port à l’autre ou a autrui) ait aus­si des trou­bles de la con­tention, comme le psy­chopathe, peut-être, mais ce n’est pas sûr. Car si un Mes­rine assume des crimes au sujet desquels il ne sem­ble guère éprou­ver de cul­pa­bil­ité, cela ne sem­ble pas être le fait d’un Fran­cis Evrard par exem­ple, qui de toute façon sem­ble ne s’ac­cepter comme crim­inel que sous la con­trainte extérieure.

  8. Enclume des Nuits dit :

    Jean-Michel, “C’est ce qu’oublie totale­ment le réduc­tion­nisme biologique des Debré-Stoléru, qui de ce point de vue représente une régres­sion sci­en­tifique. ”

    Je pense que le pro­pos de Stoléru n’est pas de réduire, mais d’oeu­vr­er à pro­pos­er une réponse biologique à un prob­lème judi­ci­aire. Ca ne veut pas dire qu’il s’ag­it de l’u­nique angle d’ap­proche. Mais c’est celui qui est ten­té — étant clair que nous n’avons pas encore trou­vé de méth­ode offrant des garanties sociale­ment suff­isantes.
    C’est en tout cas ain­si que je le perçois. Stoléru ne m’a pas l’air abru­ti. Il a choisi un angle. Peut-être que son angle n’ap­portera pas toutes les répons­es souhaitées, mais s’il en apporte ne serait-ce qu’une, ce serait déjà louable.

    le pas­sant,

    A défaut d’élé­ments nou­veaux, j’a­ban­donne le débat sur l’op­po­si­tion entre pul­sion­nel et rationnel. Je n’en maîtrise pas les ten­ants et aboutis­sants. Il me sem­ble qu’ex­iste une dis­tinc­tion mais je n’ar­rive pas l’ex­pliciter ; je veux dire par là qu’il m’est arrivé encore cette d’an­née d’être (brieve­ment) con­fron­té à des indi­vidus acteurs de ces deux types de criminalité/délinquance évo­quées (atteintes aux per­son­nes à car­ac­tère sex­uelles vs atteintes à la pro­priété), je dois dire que le vio­leur me sem­blait mu par des objec­tifs bien moins rationnels que les voleurs. Même si cet aspect irra­tionnel n’empêchait pas ce vio­leur de, par cer­tains actes con­comi­tants à ses for­faits ten­dant à ren­dre dif­fi­cile son iden­ti­fi­ca­tion, attester d’une cer­taine lucid­ité dans l’ac­tion, d’une évi­dente prémédi­ta­tion.
    Mais, à la lec­ture de vos argu­ments, j’ad­met que la dis­tinc­tion que j’aimerais opér­er est un peu ban­cale telle que je l’ex­prime. A vrai dire, je serais curieux de con­naître l’avis de psy­chi­a­tres et autres biol­o­gistes.
    Je dois dire que les notions de cul­ture et de nature sem­blent en effet intéres­santes, même s’il reste à définir ce qu’elles recou­vrent dans cette dialec­tique (mot qui, décide­ment, au fil des années, me laisse tou­jours dubi­tatif…)

    PS : sans doute devrais-je lire la syn­thèse en ques­tion, je vais l’a­jouter dans ma (trop longue) liste de lec­tures en attente.

  9. le passant dit :

    Le “atteinte sex­uelle” vs “atteinte à la pro­priété” me sem­ble un peu rapi­de. Ceux qu’on classe dans le grand ban­ditisme n’hési­tent pas en général dans “l’at­teinte à la vie des per­son­nes” lorsqu’il s’ag­it d’élim­in­er des obsta­cles dans l’as­sou­visse­ment de leur pro­jet. Vous par­lez de ratio­nal­ité, certes. Il y a une ratio­nal­ité économique dans le pro­jet du grand ban­ditisme, ce qui en fait du point de vue éthique une ratio­nal­ité dis­ons tron­quée ou pathologique (je veux, je mets en oeu­vre ce qu’il faut pour avoir). Le pari de la théorie de la médi­a­tion est qu’il y a des ratio­nal­ités dis­tinctes dans ce qui fait de nous des hommes. Et que ce “pathologique” peut se retrou­ver sur des plans dis­tincts

  10. Jean-Michel dit :

    Il y a deux points (et je serai obligé de faire une réponse un peu longue, le pas­sant ayant rai­son de me reprocher les répons­es trop rapi­des qui n’es­saient pas de dis­siper le malen­ten­du). NB 1. Cette réponse ne tient pas compte du nou­veau com­men­taire du pas­sant paru entre temps, mais avec lequel je suis d’ac­cord. NB 2 : comme je l’avais annon­cé dans le bil­let ini­tial, je laisse tou­jours de côté l’aspect judi­ci­aire de la ques­tion (débat sur les déci­sions de cours d’as­sis­es dans ce type d’af­faire, déci­sion de mise en lib­erté conditionnelle…cf. pre­mier com­men­taire) sur lequel je n’ai aucune com­pé­tence.

    Le pre­mier est le prob­lème de la récidive de cer­tains agresseurs sex­uels auquel le « blocage hor­mon­al » peut apporter une réponse. S. Stoléru nous dit d’ailleurs (dans l’émis­sion) que cette solu­tion n’est effi­cace que dans cer­tains cas : d’un point de vue sci­en­tifique on aimerait en savoir plus. Quels sont ces cas ? On n’a eu aucun éclairage là-dessus dans l’émis­sion (et il faut dire que le troisième invité, pass­able­ment vocif­érant, n’y est pas pour rien : les jour­nal­istes auraient pu inviter quelqu’un de mieux infor­mé pour porter la con­tra­dic­tion). Or cette ques­tion est essen­tielle et nous con­duit à la ques­tion sci­en­tifique des dif­férentes struc­tures psy­chopathologiques : psy­choses, per­ver­sions et névros­es dans le cas présent. Je dis­ais déjà dans le bil­let que je peux com­pren­dre que les poli­tiques, comme les juges et les médecins soient d’abord soucieux d’ef­fi­cac­ité pour empêch­er la récidive de crim­inels que l’on sait dan­gereux. De ce point de vue, je ne suis pas opposé à ce que Stoléru — je rap­pelle au pas­sage que je n’ai jamais dit qu’il était un “abru­ti” — appelle à juste titre blocage hor­mon­al. Mais encore faut-il ne pas être dupe de ce que l’on fait. Lui même ne l’est sans doute pas (je l’e­spère). Mais l’au­di­teur non infor­mé qui n’en­tend par­ler que d’hor­mones a toutes les chances de l’être. Car le blocage hor­mon­al — s’il est effi­cace — se lim­ite à une “fer­me­ture de robi­net” (si l’on me per­met cette métaphore) : le per­vers est peut-être calmé (de quelque chose qui ne lui est en rien spé­ci­fique), mais il reste per­vers. Et on peut se deman­der (là je pose seule­ment une ques­tion) si cette solu­tion a une quel­conque effi­cac­ité dans le cas de sujets psychotiques/sadiques (type Marc Dutroux par exem­ple, avatar mod­erne de Gilles de Rais ou encore du mar­quis de Sade : car con­traire­ment à une légende tenace, ce dernier ne fut pas seule­ment un lit­téra­teur exposant ses fan­tasmes à longueur de pages, mais très vraisem­blable­ment un authen­tique crim­inel sadique, empoi­son­neur et dis­séqueur de femmes : la famille, de haute noblesse, s’est effor­cée d’ef­fac­er toutes traces de ces affaires, mais même au XVI­I­Ie siè­cle on n’en­fer­mait pas à per­pé­tu­ité pour rien).

    Cela me con­duit à mon sec­ond point. Je n’au­rais pas par­lé plus haut de réduc­tion­nisme biologique si je n’avais pas de bonnes raisons de le faire. Il y a une ten­dance lourde en neu­ropsy­chi­a­trie à ne plus con­sid­ér­er l’homme que comme une com­plexe machiner­ie neu­ro-hor­monale. Le suc­cès de la “dépres­sion” en témoigne : est défi­ni comme dépres­sion ce qui réag­it aux anti-dépresseurs. Cette ten­dance lourde s’ap­puie sur toute une série d’in­no­va­tions qui sont apparues depuis les années 1950 : en phar­ma­colo­gie avec les psy­chotropes, en imagerie médi­cale avec la neu­ro-imagerie (IRM, TEP…). Or sous des apparences hi-tech, ultra-mod­ernes, on assiste bien sou­vent à un véri­ta­ble retour en arrière. Les tech­niques d’ob­ser­va­tion se sont per­fec­tion­nés, mais les lunettes théoriques (quand elles exis­tent !) sont anci­ennes, nous ramenant à une époque antérieure à celle de l’avène­ment des sci­ences humaines (avec Freud ou De Saus­sure au tour­nant du XXe siè­cle). Tout se passe comme si l’on avait jeté le bébé avec l’eau du bain. Face à un cer­tain assèche­ment du ques­tion­nement en sci­ences humaines (l’élan ini­tial don­né par les fon­da­teurs s’est arrêté : ain­si beau­coup de travaux en psy­ch­analyse ne sont plus que des glos­es du texte freu­di­en ou lacanien sans grand intérêt clin­ique) d’au­cun ont pen­sé que l’on pou­vait oubli­er pure­ment et sim­ple­ment l’ap­port de ces sci­ences humaines pour faire enfin de la “vraie” sci­ence, for­cé­ment biologique, neu­ro-hor­monale, alors que la vraie piste était celle d’un dépasse­ment. Pour par­ler en ter­mes hégéliens, il y a eu la thèse (la biolo­gie du XIXe à laque­lle d’ailleurs fut for­mé Freud), puis l’an­tithèse (les sci­ences humaines se sont con­stru­ites con­tre cette biolo­gie, d’où leur insis­tance sur la sépa­ra­tion rad­i­cale de la cul­ture et de la nature), il faudrait main­tenant con­stru­ire l’Aufhe­bung, la syn­thèse (ce qui est le pro­jet de Jean Gag­ne­pain, dans le cadre d’une anthro­po­bi­olo­gie, ten­ant compte du con­di­tion­nement cérébral des raisons implicites — proces­sus de refoule­ment, logique gram­mat­i­cale… — décou­vertes par les Freud et autres de Saus­sure…). Or les neu­ro­sciences actuelles — dont par­ticipe l’ex-psy­ch­an­a­lyste S. Stoléru — ten­dent plutôt à revenir à la thèse : celle d’un réduc­tion­nisme nat­u­ral­iste. D’où l’a­ban­don de toutes références aux “struc­tures” (psy­chose, névrose et per­ver­sion) rem­placées dans le DSM IV, la bible de la nou­velle psy­chi­a­trie made in the USA, par la notion beau­coup plus floue de “trou­bles” (ain­si la névrose et l’hys­térie ont dis­paru de la nomen­cla­ture). Cela donne des choses assez mar­rantes. Je n’avais pas fait le rap­proche­ment tout de suite, mais S. Stoléru est aus­si l’un de ces chercheurs qui mesurent vos érec­tions tout en regar­dant grâce à la TEP ou à l’IRM ce qui se passe dans votre cerveau quand vous vision­nez des images “sug­ges­tives” (voir cet arti­cle pio­nnier, il y en a eu d’autres depuis, comme celui-ci). Il décou­vre ain­si que les zones cérébrales qui s’al­lu­ment à l’écran quand on vous mon­tre une femme à poil ou une scène de sexe ne sont pas les mêmes que celles qui s’al­lu­ment quand on vous mon­tre un paysage bucol­ique. Très bien, mais quelle con­clu­sion en tir­er ? Cela me fait penser aux débuts du micro­scope tel que le racon­tait Jean Ros­tand dans son his­toire de la biolo­gie. L’un des pio­nniers de l’ob­ser­va­tion au micro­scope, Antoine van Leeu­ven­hoek (1632–1723), obser­vait avec cet appareil tout ce qui lui tombait sous la main : sang, vinai­gre, morceau de viande, feuille d’ar­bre, crotte de rat… Il eut l’idée, sug­gérée par un étu­di­ant, de regarder aus­si des gouttes de sperme de dif­férentes espèces ani­males (dont l’homme) et vit ce qu’il appela des “ani­mal­cules de la semence”. Il se dit bien que ces ani­mal­cules devaient avoir quelque chose à voir avec la généra­tion. Mais faute de mod­èle théorique lui per­me­t­tant de com­pren­dre réelle­ment ce qu’il voy­ait, il n’al­la guère plus loin. “L’e­sprit, écrit Ros­tand, n’é­tait point mûr pour com­pren­dre les images que les ver­res grossis­sants met­taient devant les yeux”. Il fau­dra encore atten­dre deux siè­cles (la sec­onde moitié du XIXe siè­cle) pour que la nature et le rôle des sper­ma­to­zoïdes dans la généra­tion (ces “ani­mal­cules” qu’avait vus Leeu­ven­hoek) soient com­pris. Les images cérébrales de M. Stoléru et de bien d’autres sont un peu comme les images de Leeu­ven­hoek : ils regar­dent tout ce qu’il peu­vent regarder avec la TEP ou l’IRM. Mais que peu­vent-ils com­pren­dre de ce qu’ils voient ? Ma thèse — celle de l’an­thro­polo­gie clin­ique — est que l’ab­sence d’un mod­èle théorique qui con­serve tout l’ac­quis des sci­ences humaines fait ici cru­elle­ment défaut. Sauf à retomber dans l’hy­pothèse méta­physique d’une sur­na­ture, d’une âme ou d’une psy­ché com­plète­ment éthérée, il est cer­tain que nos com­porte­ments, y com­pris les com­porte­ment cul­turels (par­ler, lire, écrire, se définir une iden­tité par rap­port à l’autre et con­stru­ire une his­toire en tant qu’ac­teur social, émet­tre un juge­ment moral…), c’est-à-dire ceux qui dépen­dent d’une ratio­nal­ité implicite (qui ne se réduit pas à la ratio­nal­ité économique à laque­lle le pro­fane tend trop sou­vent à réduire la ratio­nal­ité), ont un con­di­tion­nement cérébral. Dans ces his­toires d’a­gres­sion sex­uelle par exem­ple, qu’est-ce qui relève d’un dys­fonc­tion­nement de la per­son­ne (qui con­duit à nat­u­ralis­er l’autre comme objet) et qu’est-ce qui relève d’un dys­fonc­tion­nement de la norme (défaut de refoule­ment ou au con­traire excès d’in­hi­bi­tion com­pen­sé à l’oc­ca­sion par des pas­sages à l’acte) ? Pos­er ces ques­tions sup­pose de tir­er part et de la clin­ique psy­chi­a­trique et psy­ch­an­a­ly­tique clas­sique et des dis­so­ci­a­tions que met­tent à jour cer­taines lésions cérébrales, alors que le biol­o­gisme ambiant tend à effac­er pure­ment et sim­ple­ment la pre­mière.

  11. Enclume des Nuits dit :

    Jean-Michel,

    Pour ma part, je me can­tonne à la ques­tion judi­ci­aire et à ses impli­ca­tions sociales, n’ayant aucune com­pé­tence en médecine ain­si qu’en théorie de la médi­a­tion. Mais que ceci ne nous empêche pas d’échang­er !

    Vous dites que les « neu­ro­sciences actuelles — dont par­ticipe l’ex-psychanalyste S. Stoléru — ten­dent plutôt à revenir à la thèse : celle d’un réduc­tion­nisme nat­u­ral­iste. D’où l’abandon de toutes références aux “struc­tures” (psy­chose, névrose et per­ver­sion) rem­placées dans le DSM IV, la bible de la nou­velle psy­chi­a­trie made in the USA, par la notion beau­coup plus floue de “trou­bles” (ain­si la névrose et l’hystérie ont dis­paru de la nomen­cla­ture)
    […]
    Il décou­vre ain­si que les zones cérébrales qui s’allument à l’écran quand on vous mon­tre une femme à poil ou une scène de sexe ne sont pas les mêmes que celles qui s’allument quand on vous mon­tre un paysage bucol­ique. Très bien, mais quelle con­clu­sion en tir­er ».

    En tant que néo­phyte, j’ai été boulever­sé de voir l’ef­fet de sim­ples impul­sions élec­triques sur le cerveau sur un être bien por­tant, le faisant en quelques min­utes pass­er à un état dépressif/suicidaire sévère, l’é­tat en ques­tion stop­pant après la stim­u­la­tion.
    Je ne dis pas que l’ap­proche par le dia­logue n’a pas d’in­térêt, évidem­ment pas. Mais on ne peut fer­mer les yeux sur les avancées de la con­nais­sance neu­ro­bi­ologique, chim­ique, du fonc­tion­nement du cerveau humain.
    A ce titre, je trou­ve un intérêt aux expéri­ences que vous citez, notam­ment sur les par­ties du cerveau affec­tées par les envies sex­uelles. Je serais curieux de savoir, notam­ment, com­ment réagis­sent les agresseurs sex­uels, si ce sont les mêmes par­ties du cerveau qui sont à l’oeu­vre. Et tout par­ti­c­ulière­ment con­cer­nant les vio­leurs d’en­fants, il serait intéres­sant de voir si leur sex­u­al­ité porte juste sur un objet dif­férent où si elle fonc­tionne absol­u­ment dif­férem­ment.
    Je sais qu’aux Etats-Unis, où la recherche ose bien plus se pencher sur les crim­inels, la notion de sociopathe a grande­ment avancé lorsqu’on s’est ren­du compte que ces per­son­nes ne con­nais­sent pas les mêmes réac­tions chim­iques que les autres indi­vidus lorsque con­fron­tés à des images de souf­france — pas d’empathie pour l’an­i­mal blessé induit par une réac­tion chim­ique.

    Quelle con­clu­sion en tir­er ? Que peut-être que ces trou­bles men­taux sont dus, pour une rai­son qu’on ignore encore, à une défi­cience de mécan­ismes chim­iques cen­sés ali­menter le cerveau. Et qu’il est peut-être pos­si­ble de rétablir ces con­nex­ions défail­lantes, voire de les établir, avec un traite­ment médica­menteux adéquat.

    Bien enten­du, ça ne veut pas dire faire l’é­conomie de la psy­chi­a­trie par le dia­logue (note : il me sem­blait que le terme hys­térie, à l’éthy­molo­gie si cocasse, avait aban­don­né depuis bien longtemps, indépen­dam­ment du débat avec la neu­ro­bi­olo­gie). On sait aus­si que de nom­breux tueurs en série ont eu des rap­ports parentaux très par­ti­c­uli­er : fréquent est le cas d’un père absent et d’une mère sur-pro­tec­trice. Mais, heureuse­ment, tous les enfants d’une famille mono­par­ente ne devi­en­nent pas sociopathes, tous ne se met­tent pas à tor­tur­er des ani­maux dès leur plus jeune âge. Ain­si la neu­ro­bi­olo­gie mod­erne pose inlass­able­ment la ques­tion de la poule et de l’oeuf (le trou­ble découle t‑il de con­nex­ions neu­ronales man­quante ou bien les con­nex­ions neu­roles ne se sont-elles pas faites à cause du trou­ble ?); mais comme je vous l’ai dit, c’est la ques­tion judi­ci­aire, et in fine sociale, qui m’im­porte avant tout.

    Et si on peut mul­ti­pli­er les approches sus­cep­ti­ble d’ap­porter une réponse effi­cace, tant mieux, même si je n’en deviens pas pour autant ignare des ques­tions finan­cières sous-jacentes (il est plus rentable économique­ment pour cer­tains lab­o­ra­toires phar­ma­ceu­tiques, béné­fi­ciant très avan­tageuse­ment d’ac­cord avec des insti­tuts publics, de garder à sa dis­po­si­tion des malades sous traite­ment lourd per­ma­nent que de les guérir défini­tive­ment). Et ce sens, je partage tout à fait votre con­clu­sion, même si je ne partage pas votre crainte de voir le « biol­o­gisme ambiant » effac­er les autres apports. Je com­prend que cer­tains défend­ent leur beef­steak en mino­rant l’ap­port des autres, on ne peut toute­fois pas leur reprocher d’a­vancer en leur domaine d’ex­per­tise.

  12. Jean-Michel dit :

    Comme quoi on n’en a jamais fini avec le malen­ten­du, surtout peut-être sur inter­net. C’est aus­si la lim­ite du genre blog. J’hésite un peu à répon­dre, car soit je fais un cours com­plet qui recom­mence au b.a. ba (mais ce n’est pas l’ob­jet d’un blog), soit je ne donne que quelques indi­ca­tions qui risquent de recon­duire le malen­ten­du. Je choi­sis la 2e solu­tion. Tant pis.

    “En tant que néo­phyte, j’ai été boulever­sé de voir l’effet de sim­ples impul­sions élec­triques sur le cerveau sur un être bien por­tant, le faisant en quelques min­utes pass­er à un état dépressif/suicidaire sévère, l’état en ques­tion stop­pant après la stim­u­la­tion.”

    Bien sûr. Il faut aus­si citer l’ef­fet des drogues ou même de l’al­cool, dont l’ef­fet dés­in­hibant est bien con­nu (tout le monde a pu observ­er qu’il lui arrive régulière­ment de lever cer­tains refoule­ment et de pro­duire des effets qu’on pour­ra appel­er psy­chopa­toïdes chez des sujets “nor­maux”, voire le reste du temps un peu coincés !). Mais il y a un monde entre con­stater ce type d’ef­fets (l’ef­fet des impul­sions élec­triques est d’ob­ser­va­tion récente, mais l’ef­fet des sub­stances psy­chotropes est une obser­va­tion sans doute à peu près aus­si anci­enne que l’hu­man­ité) et com­pren­dre quels sont les mod­ules fonc­tion­nels en jeu (pour par­ler comme la neu­ropsy­cholo­gie).

    “Je ne dis pas que l’approche par le dia­logue n’a pas d’intérêt, évidem­ment pas. Mais on ne peut fer­mer les yeux sur les avancées de la con­nais­sance neu­ro­bi­ologique, chim­ique, du fonc­tion­nement du cerveau humain.”

    Qui par­le d’ap­proche par le dia­logue ? Cer­taine­ment pas moi. Je sup­pose que cette “approche par le dia­logue” désigne les psy­chothérapies d’in­spi­ra­tion ana­ly­tique. Mais ce n’est pas ce à quoi je fai­sais référence en par­lant d’ap­proches psy­chi­a­trique et psy­ch­an­a­ly­tiques clas­siques. Freud a tou­jours insisté là-dessus : avant d’être une démarche thérapeu­tique, la psy­ch­analyse était une métapsy­cholo­gie, c’est-à-dire une théorie sci­en­tifique du psy­chisme qui tire par­tie des cli­vages que per­met d’ob­serv­er la clin­ique (voir la fameuse métaphore du cristal brisé dans les Nou­velles con­férences d’in­tro­duc­tion à la psy­ch­analyse datant de 1933). Un psy­chi­a­tre belge, Jacques Schotte, a par­lé encore plus juste­ment de patho­analyse. Cette démarche est tout à fait ana­logue à celle des neu­ropsy­cho­logues qui s’ap­puient sur les con­séquences des lésions cérébrales pour iden­ti­fi­er ce qu’ils appel­lent des mod­ules fonc­tion­nels (c’est ain­si que dans l’é­tude du lan­gage, l’ob­ser­va­tion de deux lésions dif­férem­ment local­isées per­met de repér­er un mod­ule tax­i­nomique, dans l’aphasie dite de Bro­ca, et un mod­ule génératif, dans l’aphasie dite de Wer­nicke).

    “A ce titre, je trou­ve un intérêt aux expéri­ences que vous citez, notam­ment sur les par­ties du cerveau affec­tées par les envies sex­uelles. Je serais curieux de savoir, notam­ment, com­ment réagis­sent les agresseurs sex­uels, si ce sont les mêmes par­ties du cerveau qui sont à l’œuvre. Et tout par­ti­c­ulière­ment con­cer­nant les vio­leurs d’enfants, il serait intéres­sant de voir si leur sex­u­al­ité porte juste sur un objet dif­férent où si elle fonc­tionne absol­u­ment dif­férem­ment.”

    Oui, sauf que l’on ne peut pas pass­er comme cela de l’é­tude des câblages et des local­i­sa­tions cérébrales à celle de la ratio­nal­ité implicite et des mod­ules fonc­tion­nels impliqués (c’est pourquoi les neu­ro­sciences se divisent en neu­ro­sciences cel­lu­laires et molécu­laires d’une part et neu­ro­sciences cog­ni­tives de l’autre). Il ne s’ag­it pas seule­ment de voir quelque chose : il faut encore pos­er les bonnes ques­tions pour com­pren­dre ce que l’ont voit (d’où mon his­toire de micro­scope). Par ailleurs et surtout, il n’est pas cer­tain du tout juste­ment qu’il y ait une unité clin­ique des “agresseurs sex­uels”, ni même des “vio­leurs d’en­fants”. Il s’ag­it là de caté­gories poli­cières ou judi­ci­aires qui ne cor­re­spon­dent pas néces­saire­ment à un seul syn­drome clin­ique. C’est ce que je répète depuis le début (et qui est quand même bien con­nu !) : l’a­gres­sion sex­uelle (caté­gorie juridique) n’est du point de vue clin­ique qu’un symp­tôme, qui peut entr­er dans des tableaux clin­iques (syn­dromes) dif­férents. C’est tout le tra­vail du psy­chi­a­tre de recon­stituer le tableau clin­ique com­plet avant de pos­er un diag­nos­tic. La dite agres­sion, par exem­ple, s’ac­com­pa­gne-t-elle ou non d’un sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité ? Dans le pre­mier cas, on se dirige plutôt vers un diag­nos­tic de syn­drome névro­tique, dans l’autre vers un diag­nos­tic de per­ver­sion ou de psy­chose. C’est au fond la démarche médi­cale habituelle : le mal de tête (céphalée) n’est aus­si qu’un symp­tôme. Pour pos­er un diag­nos­tic, il faut recon­stituer le tableau clin­ique com­plet dans lequel s’in­sère ce symp­tôme : accom­pa­g­né de fièvre ou non ? accom­pa­g­né d’é­coule­ment nasal ou non ? etc.

    “Je sais qu’aux Etats-Unis, où la recherche ose bien plus se pencher sur les crim­inels, la notion de sociopathe a grande­ment avancé lorsqu’on s’est ren­du compte que ces per­son­nes ne con­nais­sent pas les mêmes réac­tions chim­iques que les autres indi­vidus lorsque con­fron­tés à des images de souf­france — pas d’empathie pour l’animal blessé induit par une réac­tion chim­ique.”

    Sauf que cette notion de sociopathe (trou­ble de la per­son­nal­ité anti­so­ciale dans le DSM IV) est une des plus floue et des plus con­tro­ver­sées dans la lit­téra­ture psy­chi­a­trique. Et je ren­voie à la remar­que ci-dessus : on ne peut pas pass­er comme ça de la chimie aux mod­ules fonc­tion­nels.

    “Quelle con­clu­sion en tir­er ? Que peut-être que ces trou­bles men­taux sont dus, pour une rai­son qu’on ignore encore, à une défi­cience de mécan­ismes chim­iques cen­sés ali­menter le cerveau. Et qu’il est peut-être pos­si­ble de rétablir ces con­nex­ions défail­lantes, voire de les établir, avec un traite­ment médica­menteux adéquat.”

    Peut-être oui. Mais à ce niveau de général­ité, on ne dit pas grand chose. Et là encore, c’est bien plus com­plexe. Un syn­drome est une chose. Son éti­olo­gie en est une autre. Le débat sci­en­tifique reste ouvert sur ce point : des syn­dromes ana­logues peu­vent avoir dif­férentes éti­olo­gies.

    “Bien enten­du, ça ne veut pas dire faire l’économie de la psy­chi­a­trie par le dia­logue (note : il me sem­blait que le terme hys­térie, à l’éthymologie si cocasse, avait aban­don­né depuis bien longtemps, indépen­dam­ment du débat avec la neu­ro­bi­olo­gie). ”

    Encore une fois, je n’ai jamais par­lé de “psy­chi­a­trie par le dia­logue”. Je ne sais d’ailleurs pas ce que cela veut dire. La seule occur­rence que donne Google de cette expres­sion c’est… la vôtre, dans ce com­men­taire sur ce blog ! Quant à l’é­ty­molo­gie, elle témoigne de l’his­toire du mot et rien d’autre. On pour­rait inven­ter un néol­o­gisme pour l’hys­térie. Par­ler de névrose chré­ma­tologique, par exem­ple, dans le vocab­u­laire de l’an­thro­polo­gie clin­ique. Mais cela n’ap­porterait pas grand chose. Con­tin­uer à par­ler d’hys­térie est com­mode, dans la mesure où il s’ag­it d’un syn­drome aujour­d’hui bien iden­ti­fié.

    “Et ce sens, je partage tout à fait votre con­clu­sion, même si je ne partage pas votre crainte de voir le « biol­o­gisme ambiant » effac­er les autres apports. Je com­prend que cer­tains défend­ent leur beef­steak en mino­rant l’apport des autres, on ne peut toute­fois pas leur reprocher d’avancer en leur domaine d’expertise.”

    Oui, mais ce n’est pas seule­ment une ques­tion de défense de beef­steak (si je voulais vrai­ment défendre mon beef­steak, je ferais de la soci­olo­gie très clas­sique, ce serait beau­coup plus sim­ple pour moi à tous les points de vue). C’est une ques­tion d’épisté­molo­gie, de façon de pos­er les ques­tions. On ne con­stru­ira pas une anthro­po­bi­olo­gie (le pro­jet de J. Gag­ne­pain et de l’an­thro­polo­gie clin­ique) en se con­tentant d’ad­di­tion­ner des points de vue qui s’ig­norent. Or c’est un peu ce qui se passe sur toutes ces ques­tions en ce moment. Mais je ne peux que ren­voy­er à l’é­tude de ce que dis­ait J. Gag­ne­pain lui-même (voir ici tout le chapitre inti­t­ulé guérir l’homme, ou ici toute la pre­mière par­tie inti­t­ulée esquisse d’an­thro­po­bi­olo­gie.

  13. le passant dit :

    Je trou­ve que toutes ces répons­es devraient au moins dimin­uer le malen­ten­du. Sur cette his­toire de beef­steack, c’est d’ailleurs sans doute ce qui a provo­qué l’os­tracisme envers la théorie de la médi­a­tion (sans mécon­naitre cer­taines erreurs dans la stratégie de dif­fu­sion) c’est qu’elle ne respecte guère le partage du gâteau et que, comme ici , un soci­o­logue n’hésite pas à empiéter sur le ter­rain réservé des psys.

  14. Enclume des Nuits dit :

    Jean-Michel,

    Con­cer­nant l’ex­pres­sion de « psy­chi­a­trie par le dia­logue », c’é­tait juste pour opér­er un dis­tin­guo net avec la psy­chi­a­trie faites de solu­tions médica­menteuses, voire d’élec­tro­chocs. La psy­chothérapie, si vous préférez (terme qui par­fois veut dire tout et n’im­porte quoi).

    Pour le reste, si malen­ten­du il y a, c’est sur l’idée que tous les inter­venants à ce débat seraient mus par les mêmes objec­tifs. Ce n’est pas un sujet d’épisté­molo­gie pour tous. Si je per­me­t­tais une analo­gie osée, je vous dirais que lorsque vous récupérez votre voiture chez le garag­iste, s’il intéresse de savoir quel fût son prob­lème, cet intérêt ne va sans doute pas jusqu’à se deman­der quel boulons ont été dévis­sés et revis­sés pour y met­tre un terme, sauf si vous êtes vous même mécani­cien — et encore. Ain­si, vous écrivez « un syn­drome est une chose. Son éti­olo­gie en est une autre. Le débat sci­en­tifique reste ouvert sur ce point : des syn­dromes ana­logues peu­vent avoir dif­férentes éti­olo­gies » : mais en quoi cela minore l’in­térêt de l’analyse de ces syn­dromes (ex « Stoléru est aus­si l’un de ces chercheurs qui mesurent vos érec­tions tout en regar­dant grâce à la TEP ou à l’IRM ce qui se passe dans votre cerveau quand vous vision­nez des images “sug­ges­tives”  »).

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