Walter Lippmann — The Good Society (1937)

C’est avec un cer­tain ent­hou­si­asme que je lis actuelle­ment le livre de Wal­ter Lipp­mann, The Good Soci­ety, pub­lié en 1937. Une tra­duc­tion française (La cité libre) en avait été pub­liée dès 1938 par les édi­tions de Médi­cis, mais elle est depuis longtemps introu­vable, sauf peut-être chez les bouquin­istes. C’est la pub­li­ca­tion de ce livre qui moti­va l’or­gan­i­sa­tion du col­loque Lipp­mann, qui, à la fin du mois d’août 1938, réu­nit à Paris un petit cer­cle de penseurs libéraux par­mi lesquels, out­re Wal­ter Lipp­mann lui-même, on trou­vait Ray­mond Aron, Friedrich von Hayek, Robert Mar­jolin, Lud­wig von Mis­es, Michaël Polyani (le frère de Karl Polyani, l’au­teur de La grande trans­for­ma­tion), Wil­helm Röp­ke, Jacques Rueff, Alfred Schütz (la liste com­plète des par­tic­i­pants fig­ure dans le livre très doc­u­men­té que Serge Audi­er a con­sacré à ce col­loque). L’ob­jec­tif du col­loque (et du livre de Lipp­mann) était de repenser le libéral­isme, et cer­tains par­tic­i­pants pro­po­saient déjà de par­ler d’un « néo-libéral­isme ». Mais alors que cette expres­sion est dev­enue aujour­d’hui syn­onyme d’« ultra-libéral­isme » (quand elle est définie ce qui n’est pas tou­jours le cas), elle restait à l’époque entière­ment ouverte. Deux ten­dances, cepen­dant, étaient déjà per­cep­ti­bles par­mi les par­tic­i­pants au col­loque : une ten­dance effec­tive­ment ultra-libérale et con­ser­va­trice, sat­is­faite du « laiss­er faire, laiss­er pass­er », très peu cri­tique vis-à-vis de ce que fut le libéral­isme réel, le libéral­isme his­torique du XIXe siè­cle, et une ten­dance cher­chant à renou­vel­er le libéral­isme à par­tir de deux cri­tiques for­mulées par Lipp­mann : une cri­tique du « laiss­er faire », d’une part, et de la façon dont ses doc­tri­naires s’ac­com­mod­ent trop facile­ment de la mis­ère et de l’in­jus­tice (Lipp­mann vise par­ti­c­ulière­ment Her­bert Spencer), une cri­tique de l’é­co­nomi­cisme de l’autre (même si Lipp­mann n’emploie pas ce terme), soit de la croy­ance selon laque­lle « l’é­conomie de la divi­sion du tra­vail fonc­tionne en ver­tu de lois naturelles en dehors de tout sys­tème juridique » (je souligne), selon laque­lle aus­si « ces lois naturelles [sont] celles for­mulées par leur sci­ence économique » (The Good Soci­ety, p. 195). Le suc­cès des thès­es d’Hayek et de von Mis­es asso­ciés à Mil­ton Fried­man, relayées et vul­gar­isées en France à par­tir de la sec­ond moitié des années 1970 par quelques petits mil­i­tants (je ne don­nerai pas de noms par char­ité), a con­duit les cri­tiques à associ­er (néo-)libéralisme et con­ser­vatisme. Lipp­mann fut oublié ou rejeté par les cri­tiques avec l’eau du bain. On oublia aus­si les réserves (plus que des réserves en vérité) de Ray­mond Aron envers les thès­es de Hayek. L’« agen­da du libéral­isme » tel que le for­mu­lait Lipp­mann en 1937 n’avait pour­tant rien de con­ser­va­teur. J’e­spère pou­voir revenir (si pos­si­ble dans des travaux plus sérieux qu’un bil­let de blog) sur l’in­térêt socio-anthro­pologique du livre de Lipp­mann. En atten­dant, et pour con­clure ce bil­let, je me con­tenterai de citer quelques extraits du livre de Lipp­mann, tirés du chapitre inti­t­ulé juste­ment « l’a­gen­da du libéral­isme ». Ces extraits n’ont rien per­du de leur actu­al­ité en ces temps où, après la crise dite des sub­primes, les enquêtes sur le rôle de telle grande banque ou de tels hedge-funds dans la crise grecque, mon­trent le car­ac­tère fon­cière­ment iné­gal­i­taire et illibéral du cap­i­tal­isme financier, dont les prin­ci­paux agents tirent leurs gains gigan­tesques, avec la com­plic­ité active ou pas­sive des États, des paris (bets, gam­bling) qu’ils effectuent dans ce qu’ils ont trans­for­mé en un vaste casi­no plané­taire.

If, now, we con­sid­er the agen­da [of lib­er­al­ism] as a whole, we shall see, I think, that they imply a dif­fer­ent dis­tri­b­u­tion of incomes from that which now obtains in most orga­nized soci­eties. For one thing the effect of these reforms would be dras­ti­cal­ly to reduce the oppor­tu­ni­ties for mak­ing mon­ey by neces­si­tous bar­gains and by levy­ing tolls through the exer­ci­ce of legal priv­i­leges. These reforms strike at the source of the big incomes which arise from the var­i­ous kinds of monop­oly, from exclu­sive rights in land and nat­ur­al resources, from bad mar­kets in which the igno­rant and the help­less are at dis­ad­van­tage. Income aris­ing from these inequal­i­ties of oppor­tu­ni­ty and legal sta­tus are unearned by the cri­te­ri­on of the exchange econ­o­my. They are par­a­sit­i­cal upon it, not inte­gral with it, and if the actu­al world cor­re­spond­ed with the the­o­ry of the clas­si­cal econ­o­mists, these unearned incomes would not be obtained. They are not the wages of labor or man­age­ment, the inter­est of cap­i­tal, or the prof­its of enter­prise, as deter­mined in free and effi­cient mar­kets, but tolls levied upon wages, inter­est, and prof­its by the sub­ver­sion or the manip­u­la­tion of the mar­ket price for goods and ser­vices. (225–226)

And in the high­er refine­ments of a just sys­tem of tax­a­tion, that part of the unearned income now spent for pri­vate con­sump­tion by the pos­ses­sor would be com­plete­ly expro­pri­at­ed. It would be rec­og­nized that while an unearned income which is rein­vest­ed replen­ish­es the cap­i­tal goods of the whole soci­ety, unearned income spent on con­sum­able goods is sheer priv­i­lege. (227)

This is great­ly to be desired [to equal­ize very con­sid­er­ably the dis­tri­b­u­tion of income]. Since the time of Aris­to­tle it has been rec­og­nized by the wise that extremes of rich­es and pover­ty, that spec­tac­u­lar dif­fer­en­tials of income, are dan­ger­ous and per­ni­cious in any soci­ety. The enlarge­ment of the mid­dle class as against the poor and the rich must, there­fore, be sought by any­one who wish­es a soci­ety to live sound­ly and endure long. For the great inequal­i­ties dot not rep­re­sent the true inequal­i­ties in men’s native endow­ment, or in their char­ac­ters and their dili­gence; thus the inequal­i­ties obscure and dis­tort the whole moral con­cep­tion of income a the reward of use­ful work, of pover­ty as the pun­ish­ment for lazi­ness and impru­dence. Because to-day it can­not be said sin­cere­ly that wealth is the reward of virtue, the very notion that man must earn his liv­ing by his own effort is grave­ly dis­cred­it­ed. (232)

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2 réponses à Walter Lippmann — The Good Society (1937)

  1. Aymeric Pontier dit :

    Bon­jour. Etant intéressé par la présen­ta­tion que vous faisiez de ce livre, j’ai fait quelques recherch­es. Et il s’avère que l’on peut trou­ver une ver­sion française du livre en accès libre sur cette page.

  2. Jean Michel dit :

    Effec­tive­ment, mer­ci pour la référence. Cette ver­sion numérique n’est toute­fois pas com­plète. Il manque trois chapitres du livre trois et tout le livre IV.

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