Léon Tolstoï (1828–1910), histoire et éthique environnementale

A l’oc­ca­sion du cen­te­naire de la mort de Léon Tol­stoï, le 20 novem­bre 1910 (7 novem­bre du cal­en­dri­er julien), j’avais pen­sé faire un bil­let un peu dévelop­pé sur quelques lec­tures de Tol­stoï par les soci­o­logues et plus large­ment les sci­ences humaines et sociales. Ayant d’autres pri­or­ités d’écri­t­ure que le blog, je me con­tenterai de quelques indi­ca­tions quelque peu décousues.

C’est bien à la soci­olo­gie en tout cas que je dois de m’être plongé dans la lec­ture de Guerre et paix : je n’avais rien lu de Tol­stoï avant d’y être incité vers 1990 par l’usage que fai­sait Bruno Latour de cette grande fresque his­torique dans son étude sur Pas­teur (Les microbes : guerre et paix, suivi de Irré­duc­tions, Métail­ié, 1984). Latour y pre­nait en quelque sorte au sérieux la philoso­phie de l’his­toire que Tol­stoï met en œuvre dans le roman et qu’il expose de façon explicite dans la sec­onde par­tie de l’épi­logue. La leçon de Tol­stoï (une réflex­ion sur la causal­ité dans l’his­toire) reste d’ailleurs actuelle (la cita­tion qui suit est une invi­ta­tion à relire le roman) :

Le lien qui existe entre tous les indi­vidus vivant à la même époque ne fait aucun doute ; aus­si est-il pos­si­ble de trou­ver quelque rap­port entre l’activité intel­lectuelle des gens et leur mou­ve­ment his­torique, exacte­ment comme on en trou­ve un entre les mou­ve­ments de l’humanité et le com­merce, les métiers, l’horticulture et tout ce qu’on voudra. Mais pourquoi l’activité intel­lectuelle de cer­tains hommes appa­raît-elle aux his­to­riens de la cul­ture comme la cause ou l’expression de tout un mou­ve­ment his­torique ? Voilà qui est dif­fi­cile à com­pren­dre. Les his­to­riens n’ont dû être amenés à une telle con­clu­sion que par les con­sid­éra­tions suiv­antes :

1° ce sont les savants qui écrivent l’histoire ; aus­si leur est-il naturel et agréable de croire que l’activité de leur cor­po­ra­tion ani­me le mou­ve­ment de l’humanité entière, exacte­ment comme il est naturelle­ment agréable aux marchands, aux cul­ti­va­teurs, aux sol­dats, d’avoir la même idée (s’ils ne l’expriment pas, c’est unique­ment parce que ce ne sont pas eux qui écrivent l’histoire) ;

2° l’activité spir­ituelle, l’instruction, la civil­i­sa­tion, la cul­ture, l’idée, tout cela ce sont des notions abstraites, indéter­minées, sous le cou­vert desquelles il est extrême­ment facile d’employer des mots encore plus obscurs, que l’on peut par con­séquent accorder avec n’importe quelles théories.

Cette ten­dance à expli­quer l’his­toire par toutes sortes de notions abstraites et indéter­minées n’a pas dis­paru. Con­tre elle, Tol­stoï demandait que l’on suive pas à pas les liens qui s’étab­lis­sent entre les agents his­toriques. Il ne suf­fit pas d’in­vo­quer le « pou­voir » de Napoléon. Il faut encore mon­tr­er par quelles liens et médi­a­tions a pu opér­er ce mys­térieux « pou­voir » :

Tant qu’on écrira seule­ment l’histoire de per­son­nages isolés, fût-ce celle de César, d’Alexandre, de Luther ou de Voltaire, et non l’histoire de tous les indi­vidus sans excep­tion qui ont pris part à un événe­ment, il ne sera pas pos­si­ble d’expliquer les mou­ve­ments de l’humanité sans con­cevoir une force con­traig­nant les hommes à ten­dre leur activ­ité vers un but unique. Et les his­to­riens n’en con­nais­sent à cet égard qu’une seule, le pou­voir.

C’est ce que Bruno Latour traduit en deman­dant au soci­o­logue de se faire four­mi ou ter­mite pour suiv­re pas à pas les asso­ci­a­tions (Chang­er de société ~ Refaire de la soci­olo­gie, 2006).

(Pour une autre lec­ture de cette philoso­phie de l’his­toire de Tol­stoï, voir Isa­iah Berlin, The Hedge­hog and the Fox: An Essay on Tolstoy’s View of His­to­ry).

Dans un autre domaine, en lisant la sélec­tion de textes de J. Baird Cal­li­cot, rassem­blés et traduits en français sous le titre Éthique de la Terre (Wild­pro­ject, 2010), je me suis demandé ce que l’é­colo­gie poli­tique dans son ensem­ble devait à ses références très large­ment, sinon exclu­sive­ment améri­caines (états-uni­ennes). Cal­li­cott, que Cather­ine Lar­rère, dans sa pré­face, présente comme « sans doute le plus fécond et le plus orig­i­nal des théoriciens con­tem­po­rains de l’éthique envi­ron­nemen­tale », appa­raît en effet comme « l’exégète, le “développeur” philosophique », d’Al­do Leopold, lui-même issu de l’ad­min­is­tra­tion forestière améri­caine (U.S. For­est Ser­vice). De fait, il faut bien con­stater que l’é­colo­gie poli­tique ne s’est pas imposée dans le champ des idées poli­tiques à par­tir de la Chine, de l’Inde, de Russie, du monde islamique, des pays africains ou des pays d’Amérique latine. Con­statant qu’il s’ag­it d’abord d’une idéolo­gie poli­tique occi­den­tale dont beau­coup d’au­teurs de référence vien­nent des USA (H.D. Thore­au, R. Carl­son, A. Leopold), on peut s’in­ter­roger, comme cer­tains l’ont déjà fait, sur le lien entre l’éthique protes­tante et l’é­colo­gie poli­tique. Mais une véri­ta­ble his­toire de l’é­colo­gie poli­tique devrait s’at­tach­er à retrac­er les réseaux par lesquels des idées locales ont pu être redis­tribuées de façon glob­ale : « bottes de sept lieues inter­dites », comme dirait Latour (Chang­er de société…, p. 278). Et c’est là que je reviens à Tol­stoï dont de nom­breux écrits pour­raient tout aus­si bien que ceux de Leopold servir de point de départ pour une éthique envi­ron­nemen­tale, mais qui serait peut-être dif­férente de celle qui étend ses réseaux à par­tir prin­ci­pale­ment des USA. Je pense à cette cita­tion tirée d’An­na Karé­nine et qui fig­ure dans un livre mag­nifique­ment illus­tré (datant de 1978 et agré­men­té d’une pré­face de Bre­jnev !) que j’avais acheté à un bouquin­iste éta­lant sa marchan­dise sur le capot d’une voiture, lors d’une vis­ite à Isnaïa Poliana il y a quelques années :

Между тем пришла весна, прекрасная, дружная, без ожидания и обманов весны, одна из тех редких весен, которым вместе радуются растения, животные и люди. Эта прекрасная весна еще более возбудила Левина и утвердила его в намерении отречься от всего прежнего, с тем чтоб устроить твердо и независимо свою одинокую жизнь.

Le print­emps arri­va, beau, ami­cal, sans traîtrise ni fauss­es promess­es : un de ces print­emps dont se réjouis­sent les plantes et les ani­maux, aus­si bien que les hommes. Cette sai­son splen­dide don­na à Lévine une nou­velle ardeur ; elle con­fir­ma sa réso­lu­tion de s’arracher au passé pour organ­is­er sa vie soli­taire dans des con­di­tions de fix­ité et d’indépendance.

(Ajout du 20/11 : Voir aus­si les tra­duc­tions de textes « hip­pophones » de Tol­stoï : Khol­stomer, Koudrine : Émer­aude et Stern­heim : Libus­sa, avec une intro­duc­tion de Jean-Louis Gouraud expli­quant pourquoi si aux USA « l’homme mur­mure à l’or­eille des chevaux », en Russie, c’est le cheval qui mur­mure à l’or­eille de l’homme — Léon Tol­stoï, Alexan­dre Koudrine, Carl Stern­heim, Quand les chevaux par­lent aux hommes, Édi­tions du Rocher, 2003.)

Mais il faudrait alors rap­pel­er avec Max Weber que Tol­stoï comme bien de ses per­son­nages (tel le Pla­ton Karataïev de Guerre et Paix) était d’abord un représen­tant de l’éthique de con­vic­tion (l’un de ces vir­tu­os­es dont le roy­aume n’est pas « de ce monde », comme le dit Weber). Et peut-être aus­si, même si ce n’est pas très agréable, accepter de s’in­ter­roger avec Svi­atoslav Logi­nov sur les mal­adress­es lit­téraires de Tol­stoï dans ses descrip­tions de la nature et du monde ani­mal (l’ar­ti­cle Sur les comtes et les graphomanes 1. Pourquoi je n’aime pas Léon Tol­stoï n’ex­iste qu’en russe).

  1. Jeu de mots intraduis­i­ble sur l’ho­mo­phonie de graf — comte en russe — et de grafo­man — graphomane.
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