Quintuple meurtre de Nantes : et s’il n’y avait personne ?

Ce que l’on sait à ce jour du quin­tu­ple meurtre de Nantes fait beau­coup penser à l’his­toire de Jean-Claude Romand, racon­tée par Emmanuel Car­rère dans L’ad­ver­saire (Gal­li­mard, Folio, à lire absol­u­ment). En quoi cela peut-il intéress­er la soci­olo­gie ? Parce que le cas de Jean-Claude Romand, comme l’ont mon­tré Jean-Luc Brack­e­laire, Benoît Didi­er et alii dans plusieurs arti­cles 1, inter­roge tout ce que la soci­olo­gie a pu dire sur la social­i­sa­tion et les « attentes de rôle » (role expec­ta­tions) au sens de Mer­ton. Romand était par­faite­ment social­isé, trop bien peut-être, et répondait par­faite­ment aux « attentes de rôle ». Mais tout s’est passé comme s’il n’y avait per­son­ne en lui pour soutenir et assumer ces attentes, comme si, comme le dit Jean-Luc Brack­e­laire, « le per­son­nage du Doc­teur Romand se présent[ait] comme un sub­sti­tut de per­son­ne, un ersatz de l’être auquel il n’est pas advenu, comme une fig­ure qui reste extérieure au petit Jean-Claude, non inté­grée à lui, une bau­druche flot­tant au-dessus de sa tête et qu’il s’es­sou­fle à garder gon­flée » (Brack­e­laire, 2009). Il n’é­tait que par procu­ra­tion, à tra­vers les autres, à tra­vers leurs « attentes ». Jusqu’à ce qu’il tue ceux qui lui avaient procuré cette exis­tence sociale de façade, qu’il n’avait jamais véri­ta­ble­ment habitée et ne pou­vait plus soutenir…

Un détail qui n’est peut-être pas anodin. Le meur­tri­er de Nantes, comme Jean-Claude Romand, sem­ble aus­si avoir tué ses chiens (les enquê­teurs ont retrou­vé les cadavres des deux chiens du cou­ple). Or Emmanuel Car­rère racon­te com­ment Jean-Claude Romand s’ef­fon­dra lit­térale­ment lors de son procès, les deux fois où fut évo­qué le chien :

« Alors il s’est jeté à terre en pous­sant un gémisse­ment à glac­er le sang ». « La scène du chien a recom­mencé. Il s’est mis à trem­bler, son corps s’est affais­sé. Il s’est jeté au sol. On ne le voy­ait plus, les gen­darmes étaient penchés sur lui. D’une voix aiguë de petit garçon, il a gémi : “Mon papa ! mon papa !” ».

* * *

« Que savons-nous de notre voisin, de celui qui est assis, qui habite ou qui tra­vaille à nos côtés ? Et ce que nous en savons, est-ce vrai ou plutôt est-ce bien établi ? Ce que nous savons de la per­son­ne, de l’his­toire, de la famille, du tra­vail de notre voisin, de notre col­lègue, de notre ami, de notre épouse, de notre com­pagnon, de notre enfant, de nos par­ents, est-ce exact, est-ce solide ? Dans ce qui les définit à nos yeux, mais aus­si dans ce qui les con­stitue à leurs pro­pres yeux, quelle est la part qui vient d’eux-mêmes et quelle est la part des autres, notam­ment de nous ? »

Telles étaient les ques­tions par lesquelles Jean-Luc Brack­e­laire démar­rait son inter­ven­tion sur le cas de Jean-Claude Romand, lors d’un col­loque du LIRL en juin 2002 (texte pub­lié dans le n° 15 de Tétralogiques en 2003).

Il ne suf­fit pas, pour répon­dre à ces ques­tions, de dire qu’il existe des « déviances », cer­taines éti­quetées comme telles et d’autres tenues secrètes. Cela, le sens com­mun le dit tout aus­si bien qu’Howard Beck­er ! Ain­si, dans l’af­faire de Nantes, les enquê­teurs comme les médias recherchent une éventuelle vie cachée du père, le sus­pect n° 1. Ces ques­tions oblig­ent plutôt à dis­tinguer la per­son­ne du per­son­nage, à inter­roger ce qui sou­tient les fig­ures de ce dernier, ce qui en garan­tit la con­ti­nu­ité et la con­sis­tence, ce qui en fonde la respon­s­abil­ité, par-delà les « vari­a­tions affec­tives », les « change­ments de sit­u­a­tion » (dans le temps, l’e­space ou les milieux soci­aux) 2.

Il y avait peut-être plus de soci­olo­gie, para­doxale­ment, dans la pen­sée thomiste, comme le sug­gérait d’ailleurs J. Gag­ne­pain, nous invi­tant, mi-sérieux, mi-plaisant, à lire le De sub­stan­ti­is sep­a­ratis, le traité sur les anges du doc­teur Angélique ! C’est pourquoi je ter­min­erai ce bil­let par deux cita­tions de Jacques Mar­i­tain, l’un des arti­sans, avec Éti­enne Gilson, du renou­veau des études thomistes au XXe siè­cle :

L’homme en tant qu’in­di­vid­u­al­ité matérielle n’a qu’une unité pré­caire, qui ne demande qu’à retomber dans la mul­ti­plic­ité; car la matière tend d’elle-même à se décom­pos­er, comme l’e­space à se divis­er. En tant qu’in­di­vidu cha­cun de nous est un frag­ment d’une espèce, une par­tie de cet univers, un point sin­guli­er de l’im­mense réseau de forces et d’in­flu­ences, cos­miques, eth­niques, his­toriques, dont il subit les lois ; il est soumis au déter­min­isme du monde physique. Mais cha­cun de nous est aus­si une per­son­ne, et en tant que per­son­ne il n’est pas soumis aux astres, il sub­siste tout entier de la sub­sis­tance même de l’âme spir­ituelle, et celle-ci est en lui un principe d’u­nité créa­trice, d’indépen­dance et de lib­erté. (La per­son­ne et le bien com­mun, 1947)

L’homme et le groupe sont donc emmêlés l’un dans l’autre, et ils se dépassent l’un l’autre sous des rap­ports dif­férents. L’homme se trou­ve lui-même en se sub­or­don­nant au groupe, et le groupe n’at­teint sa fin qu’en ser­vant l’homme et en sachant que l’homme a des secrets qui échap­pent au groupe et une voca­tion que le groupe ne con­tient pas. Si ces choses sont bien com­pris­es, on com­prend aus­si que d’une part la vie en société est naturelle à la per­son­ne humaine, et que d’autre part il y aura tou­jours, — parce que la per­son­ne comme telle est une racine d’indépen­dance, — une ten­sion entre la per­son­ne et la société. Ce para­doxe, cette ten­sion, ce con­flit sont, eux aus­si, quelque chose de naturel et d’inévitable. Leur solu­tion n’est pas sta­tique, elle est dynamique, elle provoque un mou­ve­ment et s’ac­com­plit dans un mou­ve­ment. (Les droits de l’homme et la loi naturelle, 1942)

Bonnes fêtes de Pâques.

  1. Voir notam­ment Brack­e­laire et al., 2003 ; Didi­er et al., 2006 ; ain­si que le chapitre rédigé par Jean-Luc Brack­e­laire, « La per­son­ne en sus­pens », dans Mar­cel Gauchet et Jean-Claude Quentel, Éd. His­toire du sujet et théorie de la per­son­ne, Rennes, PUR, 2009.
  2. Je m’in­spire ici de ce que dis­ait déjà Lacan, au démar­rage de sa thèse de 1932 sur La psy­chose para­noïaque dans ses rap­ports avec la per­son­nal­ité. Peut-être le meilleur Lacan finale­ment !
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2 réponses à Quintuple meurtre de Nantes : et s’il n’y avait personne ?

  1. anthropopotame dit :

    Bon­jour Jean-Michel, ce que je voulais dire dans mon com­men­taire maintes fois blo­qué est que l’achat d’un chat est un signe avant-coureur mon­trant que l’on ne fait plus face à sa pro­pre impos­ture.
    Vous n’avez ni chat ni chien: c’est donc que vous tra­vaillez réelle­ment à l’OMS.
    Vous avez l’un et/ou l’autre: vous con­stituez votre monde fac­tice jusqu’au moment où il ne tien­dra plus debout.
    Les “vil­lages fleuris” sont du même ordre (mais je préfère être ellip­tique, huhu, à ce sujet).

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