Quelques notes sur Outsiders d’Howard Becker

Dans la post­face à la tra­duc­tion française (1985), Howard Beck­er fai­sait remar­quer que les idées que le livre, paru ini­tiale­ment en 1963, avait con­tribué à dif­fuser étaient dev­enues « des sortes de lieux com­muns » (238). Il soute­nait qu’un des points forts de la « théorie inter­ac­tion­niste de la déviance » exposée dans le livre avait été de dépass­er la notion de déviance au sens étroit du terme (c’est-à-dire lim­itée à la crim­i­nal­ité et à la délin­quance) pour étudi­er sous ce nom « toutes les sit­u­a­tions au cours desquelles cer­taines per­son­nes définis­sent ce que d’autre font comme “mal, “immoral” ou — ce qui fut un pro­grès essen­tiel — comme le signe d’une mal­adie » (239). Plutôt que d’analyser la déviance en ter­mes de mal­adie men­tale, ce fut au con­traire la mal­adie men­tale elle-même qui fut analysée en ter­mes de déviance : « L’é­tude de la mal­adie men­tale fut conçue comme l’é­tude des sit­u­a­tion au cours desquelles des per­son­nes se plaig­nent que d’autres “n’agis­sent pas comme il faut”, plutôt que l’é­tude de la manière dont des per­son­nes “per­dent la tête”. Ain­si redéfinie, elle devint une branche de l’é­tude de la déviance plutôt que de la psy­cholo­gie sociale ou de la psy­chi­a­trie » (239).

C’est pré­cisé­ment cette exten­sion du con­cept de déviance ain­si que le lien entre déviance et mal­adie men­tale qui me parais­sent, près de cinquante ans après, devoir être dis­cutés. Pour cela (après avoir pré­cisé que cette dis­cus­sion, dans un bil­let de blog, ne pour­ra que sur­v­ol­er le sujet et sans exclure la pos­si­bil­ité que tout cela a peut-être déjà été dis­cuté ailleurs et que, du coup, j’en­fonce des portes ouvertes), je suiv­rai grosso modo l’or­dre des chapitres du livre.

Je note d’abord que cer­tains pas­sages de Beck­er pour­raient assez facile­ment s’ac­corder avec une con­cep­tion de la déviance en ter­mes de choix rationnel :

Quand un indi­vidu « nor­mal » décou­vre en lui-même une ten­ta­tion déviante, il est capa­ble de la réprimer en pen­sant aux mul­ti­ples con­séquences qui s’en­suiv­raient s’il y cédait ; rester nor­mal représente un enjeu trop impor­tant pour qu’il se laisse influ­encer par des ten­ta­tions déviantes. (p. 50)

Par ailleurs, j’ai tou­jours trou­vé intéres­santes les obser­va­tions sur la déviance secrète :

Les moti­va­tions déviantes ont un car­ac­tère social même quand l’ac­tiv­ité est accom­plie, pour l’essen­tiel, en privé, en secret et dans la soli­tude. Dans les cas de ce genre, divers moyens de com­mu­ni­ca­tion peu­vent se sub­stituer à l’in­ter­ac­tion de face à face pour faire accéder l’in­di­vidu à la cul­ture déviante. (54)

Aujour­d’hui, on pense bien sûr à inter­net où l’on pour­ra effec­tive­ment trou­ver les pho­tos de « bondage » que Beck­er pre­nait ici comme exem­ple : « on n’ac­quiert pas un goût pour les pho­tos de type “bondage” sans avoir appris de quoi il s’ag­it et com­ment on peut y pren­dre plaisir » (54).

Mais j’en viens juste­ment à la ques­tion de l’ap­pren­tis­sage. Comme cha­cun sait, la thèse de Beck­er est que « ce ne sont pas les moti­va­tions déviantes qui con­duisent au com­porte­ment déviant mais, à l’in­verse, c’est le com­porte­ment déviant qui pro­duit, au fil du temps, la moti­va­tion déviante » (64). Pour que cette dernière s’in­stalle, il faut un appren­tis­sage. L’ex­em­ple pris par Beck­er pour étay­er son argu­men­ta­tion est celui de la car­rière des fumeurs de mar­i­jua­na : il va mon­tr­er com­ment le fumeur de mar­i­jua­na apprend peu à peu « à utilis­er la mar­i­jua­na pour le plaisir », l’un des moments clefs de cet appren­tis­sage dans ce cas pré­cis étant, après plusieurs ten­ta­tives, de par­venir à « plan­er ». Au terme de cet appren­tis­sage, l’u­til­isa­teur devient un « con­nais­seur », com­pa­ra­ble à « l’ex­pert en vins fins » (74). Il lui a fal­lu appren­dre à trou­ver agréables des sen­sa­tions pro­duites par la mar­i­jua­na qui ne le sont pas néces­saire­ment d’emblée : « comme pour les huîtres ou le Mar­ti­ni dry, le goût pour ces sen­sa­tions est sociale­ment acquis » (75).

On peut quand même se deman­der si cela s’ap­plique à tous les types de « déviances ». Un vio­leur et tueur en série comme Michel Fourniret prend-il goût à sa « déviance » comme un fumeur de mar­i­jua­na prend goût à la sienne ? En réal­ité, appren­dre à pren­dre goût à un pro­duit quel­conque, appren­dre à le trou­ver agréable et per­sis­ter dans ce choix, n’a rien de spé­ci­fique à un com­porte­ment « déviant » (comme le mon­trent les com­para­isons effec­tuées par Beck­er lui-même entre le goût pour la mar­i­jua­na et le goût pour le vin, les huîtres ou le Mar­ti­ni dry). L’ap­pren­tis­sage du goût est une chose. Pren­dre le risque de l’il­lé­gal­ité en est une autre. Beck­er effectue d’ailleurs cette dis­tinc­tion, puisqu’après avoir con­sacré un chapitre à la façon dont on apprend à aimer la mar­i­jua­na (con­di­tion « néces­saire » mais non « suff­isante »), il en con­sacre un sec­ond à la façon dont le fumeur parvient à « maîtris­er les puis­sants con­trôles soci­aux qui font appa­raître son usage comme immoral ou impru­dent » (83) :

« Il faut une défail­lance des con­trôles soci­aux qui ten­dent habituelle­ment à main­tenir les com­porte­ments en con­for­mité avec les normes et les valeurs fon­da­men­tales de la société pour qu’ap­pa­raisse un com­porte­ment déviant » (83)

La maîtrise de ces con­trôles soci­aux s’ex­erce, selon Beck­er, dans deux direc­tions : le déviant doit 1° con­tre­car­rer « l’ef­fi­cac­ité des sanc­tions » encou­rues en rai­son de son com­porte­ment et 2° échap­per aux « représen­ta­tions tra­di­tion­nelles qui définis­sent la pra­tique comme une vio­la­tion d’im­pérat­ifs moraux fon­da­men­taux » (84). Dans le cas de la mar­i­jua­na, Beck­er dis­tingue plus pré­cisé­ment trois con­di­tions pour per­sis­ter dans la déviance : il faut par­venir à se pro­cur­er le pro­duit en dépit de la lim­i­ta­tion de l’of­fre résul­tant de son illé­gal­ité, par­venir à main­tenir le secret sur sa con­som­ma­tion et se con­va­in­cre que les « notions morales con­ven­tion­nelles » […] « ne sont que des idées de per­son­nes étrangères et igno­rantes » (96 et 102) et ne sont donc pas per­ti­nentes. Mais si ces trois con­di­tions ren­dent en effet bien compte de ce qui est néces­saire pour s’in­staller (aujour­d’hui encore) dans une car­rière de fumeur de mar­i­jua­na, on ne voit tou­jours pas en quoi elles peu­vent ren­dre compte de « déviances » telles que celle de Michel Fourniret.

Ce que Beck­er décrit de la car­rière des musi­ciens de danse ne nous est guère plus utile pour cela. Con­traire­ment à l’usage de la mar­i­jua­na, l’ac­tiv­ité des musi­ciens de danse, comme Beck­er l’ob­serve lui-même, n’a rien d’il­lé­gal. Elle est seule­ment « mar­ginale » aux yeux des « mem­bres plus con­formistes de la com­mu­nauté » (103). Pour autant, « les prob­lèmes qui nais­sent de la dif­férence entre les déf­i­ni­tions que les musi­ciens don­nent de leur tra­vail et celles qu’adopte leur pub­lic peu­vent », sou­tient Beck­er, « être con­sid­érées comme un exem­ple typ­ique des prob­lèmes que ren­con­trent les déviants dans leurs con­tacts avec les per­son­nes extérieures qui ont un point de vue dif­férent sur leur activ­ité » (107). Quels sont ces prob­lèmes ? Ils résul­tent prin­ci­pale­ment du fait que les musi­ciens con­sid­èrent qu’ils pos­sè­dent un don spé­cial et sont seuls à même de juger et d’ap­préci­er leur pro­pre activ­ité. Ils dénient aux non-musi­ciens, à ceux qu’ils appel­lent les « caves » (squares), toute com­pé­tence pour com­pren­dre et juger de leur musique. Ils « craig­nent de devoir sac­ri­fi­er leurs normes artis­tiques aux “caves” » (120). Ils cherchent, par con­séquent, à se met­tre « à l’abri des ingérences du pub­lic […] et, par exten­sion, de la société ordi­naire » (120). Cela ne va pas sans con­tra­dic­tions, car, dans le même temps, les musi­ciens sont dépen­dants du pub­lic dont dépend leur rémunéra­tion. Il leur faut donc faire quelques con­ces­sions au pub­lic et à leurs employeurs en accep­tant sou­vent de « jouer com­mer­cial » plutôt que de jouer du jazz. Mais si on laisse un peu de côté les spé­ci­ficités des musi­ciens de danse pour com­par­er leur atti­tude à celle d’autres pro­fes­sion­nels (comme nous y incite Beck­er en les com­para­nt dans le chapitre suiv­ant aux médecins), on peut se deman­der si le fait de dénier aux per­son­nes extérieures au méti­er la com­pé­tence pour com­pren­dre et juger ce dernier est par­ti­c­uli­er aux activ­ités « déviantes » ou « mar­ginales ». Le fait de dénier aux « caves » la com­pé­tence à com­pren­dre et appréci­er véri­ta­ble­ment la musique est-il si dif­férent que cela du fait de dénier aux « mekeski­di » la com­pé­tence à s’ingér­er dans des dis­cus­sions de droit ou d’é­conomie (déné­ga­tion dont on trou­vera quelques exem­ples dans les répons­es peu amènes apportées régulière­ment par cer­tains spé­cial­istes bien con­nus du droit ou de l’économie à ceux de leurs com­men­ta­teurs qui sem­blent leur appa­raître, dans leur domaine pro­pre, comme de véri­ta­bles « caves ») ? N’est-ce pas que la spé­cial­ité ou la com­pé­tence pro­fes­sion­nelle, quelle qu’elle soit, celle du musi­cien aus­si bien que celle du médecin, de l’é­con­o­miste, du soci­o­logue, de l’in­sti­tu­teur, de l’a­gricul­teur, de l’élec­tricien, etc. se con­stru­it en con­stru­isant en même temps l’in­com­pé­tence du pub­lic, dont le pro­fes­sion­nel, dans tous les cas, admet dif­fi­cile­ment l’ingérence ? Chaque méti­er man­i­feste sans doute de façon par­ti­c­ulière cette affir­ma­tion de com­pé­tence spé­ci­fique en même temps que le refus d’ingérence du pub­lic (même si des con­ces­sions sont dans chaque cas inévita­bles), mais le proces­sus en lui-même n’est en rien spé­ci­fique à cer­taines pro­fes­sions « déviantes » ou « mar­ginales ». En pour­suiv­ant, dans une démarche toute sim­méli­enne que Beck­er ne saurait refuser, la com­para­i­son entre des proces­sus formels par-delà la dif­férence des « con­tenus », on peut même rap­procher cette affir­ma­tion de com­pé­tence spé­ci­fique du phénomène de con­sti­tu­tion d’une zone de com­pé­tence pro­pre par les ouvri­ers de main­te­nance, décrit par M. Crozi­er et E. Fried­berg en ter­mes de « zone d’in­cer­ti­tude ». Comme les musi­ciens décrits par Beck­er, les ouvri­ers de main­te­nance décrits par Michel Crozi­er cher­chaient en effet à éviter toute ingérence dans leur domaine pro­pre (afin dans ce cas de con­serv­er une com­pé­tence qu’ils pou­vaient négoci­er). En résumé, un pro­fes­sion­nel, quel qu’il soit, s’ap­pro­prie un domaine de spé­cial­ité qu’il négo­cie ensuite dans une rela­tion de ser­vice, le con­duisant à des con­ces­sions plus ou moins impor­tantes. On pour­rait s’in­téress­er empirique­ment, de ce point de vue, à l’at­ti­tude de cer­tains soci­o­logues uni­ver­si­taires vis-à-vis de leurs col­lègues qui investis­sent plutôt dans des for­ma­tions pro­fes­sion­nelles ou vis-à-vis des soci­o­logues qui tra­vail­lent dans le secteur privé, sur le marché des études et du con­seil : j’ai déjà enten­du à leur égard l’ex­pres­sion, qui se voulait péjo­ra­tive, de « démarcheurs » ou « com­mer­ci­aux » de la soci­olo­gie. De te fab­u­la nar­ratur : le vrai jazz d’un côté, les con­ces­sions com­mer­ciales de l’autre !

Si cela con­firme l’in­térêt des études de Beck­er pour une soci­olo­gie des pro­fes­sions et de la façon dont se con­stru­isent des car­rières et des com­pé­tences pro­fes­sion­nelles, on peut être plus dubi­tatif sur la per­ti­nence dans ce cas du con­cept de « déviance ». Ce con­cept, comme le remar­que Mau­rice Cus­son, est sans doute trop large. On ne gagne peut-être pas tant que cela à iden­ti­fi­er, comme tend à le faire Beck­er, déviance, mar­gin­al­ité, délin­quance, voire crim­i­nal­ité. Si on ne peut qu’être d’ac­cord avec Beck­er pour remet­tre en cause « les théories qui cherchent l’o­rig­ine des actes déviants dans la psy­cholo­gie indi­vidu­elle », ce n’est pas pour la même rai­son que lui. Pour Beck­er en effet, ces théories étaient mis­es en doute par le fait qu’elles con­dui­saient à devoir « ren­dre compte des formes com­pliquées d’ac­tiv­ité col­lec­tive » observées dans les con­duites déviantes, « par la ren­con­tre mirac­uleuses de formes indi­vidu­elles de patholo­gie ». Il ajoutait qu’«il n’est pas facile de coopér­er avec des per­son­nes peu sen­si­bles à l’épreuve de la réal­ité, et ceux qui souf­frent de dif­fi­cultés psy­chologiques ne s’adaptent pas bien à la con­cer­ta­tion néces­saire à l’ac­com­plisse­ment d’actes déviants » (207). « Nous con­sta­tons », écrivait-il encore, « que les activ­ités con­sid­érées comme déviantes néces­si­tent sou­vent des réseaux com­pliqués de coopéra­tion que ne pour­raient guère entretenir des gens atteints de dif­fi­cultés men­tales » (216). Que penser alors de la « déviance », large­ment soli­taire et longtemps secrète d’un Anders Breivik ? Faut-il con­clure que sa capac­ité à pré­par­er et plan­i­fi­er minu­tieuse­ment ses meurtres depuis des années exclut une « insta­bil­ité psy­chologique » ? On sait que l’ex­per­tise psy­chi­a­trique à son sujet fait débat, mais ce qui est sûr, c’est que les notions d’« insta­bil­ité » et de « dif­fi­culté », « men­tales » ou « psy­chologiques », sont beau­coup trop générales.

Il faut revenir ici sur la référence de Beck­er en matière de mal­adie men­tale. Beck­er s’ap­puyait sur une longue cita­tion pour rejeter les théories selon lesquelles le com­porte­ment déviant est le symp­tôme d’une mal­adie men­tale et étay­er l’af­fir­ma­tion selon laque­lle « la mal­adie men­tale ne ressem­ble à la mal­adie physique que par métaphore » (30). Cette cita­tion, que je ne repro­duis pas ici, était tirée du livre de Thomas Sza­sz, The Myth of Men­tal Ill­ness, pub­lié en 1961, soit deux ans avant Out­siders. Beck­er adop­tait, sans la dis­cuter, la thèse de Sza­sz selon laque­lle les notions de « mal­adie men­tale » ou de « trou­bles men­taux » ne sont que des métaphores et des juge­ments moraux qui ser­vent à asseoir le pou­voir la psy­chi­a­trie. En désig­nant cer­taines per­son­nes comme « malades », la psy­chi­a­trie leur dénie la respon­s­abil­ité en tant qu’a­gents moraux, afin de mieux les con­trôler. Dans le cas de Sza­sz, cette thèse se pro­longe par un engage­ment poli­tique, aux côtés des lib­er­tariens, pour dénon­cer l’usage de la psy­chi­a­trie par l’É­tat (Sza­sz est chercheur-asso­cié au Cato Insti­tute, l’un des prin­ci­paux think tank lib­er­tariens ; on trou­ve sur ce site dédié à Sza­sz ce texte, Fifty Years After the Myth of Men­tal Ill­ness, qui per­met de se faire des idées de Sza­sz une con­cep­tion plus juste que celle qui résulte de la seule cita­tion fig­u­rant dans Out­siders). Dans Out­siders, Beck­er refor­mu­lait à sa manière la thèse de Sza­sz en écrivant que la métaphore médi­cale « accepte le juge­ment pro­fane sur ce qui est déviant et, par l’usage de l’analo­gie, en situe la source à l’in­térieur de l’in­di­vidu, ce qui empêche de voir le juge­ment lui-même comme une com­posante défini­tive du phénomène » (30). Plus loin, dans le chapitre rétro­spec­tif de 1973, répon­dant à une objec­tion de Wal­ter R. Gove (autre clic) à l’af­fir­ma­tion, défendue aus­si par Thomas J. Scheff, que « la mal­adie men­tale est affaire de déf­i­ni­tion sociale » (« les gens internés dans les asiles psy­chi­a­triques sont réelle­ment malades », soute­nait Gove 1 ), Beck­er écrivait que « cette réponse est à côté de la ques­tion du car­ac­tère social des déf­i­ni­tions, mais porte sur le prob­lème moral qui l’ac­com­pa­gne, en sug­gérant que les psy­chi­a­tres après tout savent ce qu’ils font » (222).

Il ne sera pas ques­tion, dans un bil­let déjà trop long, de dis­cuter de façon appro­fondie de la notion de mal­adie men­tale. Per­son­ne ne con­sid­ère, de toute façon, qu’Out­siders est un traité de psy­chi­a­trie (quelques références à Sza­sz ne pou­vaient évidem­ment suf­fire à se débar­rass­er de la ques­tion des trou­bles men­taux). Ce sur quoi on peut rester d’ac­cord avec Beck­er, c’est sur le fait que la déviance ne s’ex­plique pas par la mal­adie men­tale. La théorie inter­ac­tion­niste de la déviance, en ter­mes d’é­ti­que­tage et de trans­ac­tion reste val­able et n’a pas besoin, en tant que telle, de référence à la psy­chopatholo­gie. Mais il ne faudrait pas en con­clure que cette théorie suff­ise à ren­dre compte de la total­ité d’un com­porte­ment et élim­ine la ques­tion de la mal­adie men­tale. La déviance est une chose ; la mal­adie men­tale en est une autre. Tous les malades men­taux ne sont pas déviants. Cer­tains seraient même par­ti­c­ulière­ment « nor­mosés », pour repren­dre une expres­sion du psy­chi­a­tre Yves Pri­gent (mais il faut alors com­pren­dre pourquoi ils « col­lent » à ce point aux normes). Mais on ne rend pas compte de toute la com­plex­ité de com­porte­ments comme celui du mar­quis de Sade, de Lan­dru (voir à leur sujet le livre de Marie-Lau­re Susi­ni, L’au­teur du crime per­vers) ou du déjà cité Michel Fourniret en décrivant la façon dont, à l’is­sue d’une trans­ac­tion, ils ont été éti­quetés ou non comme déviants (en l’oc­cur­rence crim­inels) et traités comme tels. Il ne suf­fit pas non plus d’évo­quer « le car­ac­tère social des déf­i­ni­tions ». Ce dernier est indé­ni­able : la psy­chi­a­trie a une his­toire et ses caté­gories sont sociale­ment con­stru­ites. Mais comme à chaque fois que l’on par­le de con­struc­tion sociale de quelque chose, il ne faut pas oubli­er de s’in­ter­roger, avec Ian Hack­ing, sur l’i­den­tité de ce qui est effec­tive­ment con­stru­it : l’« idée » de mal­adie men­tale ? le groupe social des malades men­taux ? l’éventuel déter­min­isme psy­chique ou neu­rologique qui rend compte de cer­tains symp­tômes ? 2 Mieux — c’est l’hy­pothèse cen­trale de l’an­thro­polo­gie clin­ique –, il se pour­rait que cer­tains trou­bles men­taux (ceux que la psy­chi­a­trie et la psy­ch­analyse ont iden­ti­fiés comme des per­ver­sions ou des psy­choses, mais aus­si cer­tains trou­bles con­sé­cu­tifs à des lésions cérébrales) nous ren­seignent comme en creux sur la façon dont l’autre doit être recon­nu pour que s’étab­lisse juste­ment une trans­ac­tion sociale (et non, par exem­ple, une rela­tion fondée soit sur des scé­nar­ios sys­té­ma­tiques de sub­or­na­tion, comme dans cer­tains cas de détourne­ment pédophile, soit sur des scé­nar­ios sys­té­ma­tiques d’hu­mil­i­a­tion et d’abus de pou­voir, tels que ceux qu’une per­son­nal­ité sadique va met­tre en œuvre).

L’analyse des « croisades morales » et du rôle qu’y jouent les « entre­pre­neurs de morale » garde par con­tre toute sa fraîcheur. Et je ne résiste pas au plaisir de citer un peu longue­ment Beck­er :

Le pro­to­type du créa­teur de normes […], c’est l’in­di­vidu qui entre­prend une croisade pour la réforme des mœurs. Il se préoc­cupe du con­tenu des lois. Celles qui exis­tent ne lui don­nent pas sat­is­fac­tion parce qu’il sub­siste telle ou telle forme de mal qui le choque pro­fondé­ment. Il estime que le monde ne peut pas être en ordre tant que des normes n’au­ront pas été insti­tuées pour l’a­mender. Il s’in­spire d’une éthique intran­sigeante : ce qu’il décou­vre lui paraît mau­vais sans réserve ni nuances, et tous les moyens lui sem­blent jus­ti­fiés pour l’élim­in­er. Un tel croisé est fer­vent et vertueux, sou­vent même imbu de sa ver­tu. La com­para­i­son des réfor­ma­teurs de la morale avec les croisés est per­ti­nente, car le réfor­ma­teur typ­ique croit avoir une mis­sion sacrée. Les pro­hi­bi­tion­nistes en sont un excel­lent exem­ple, ain­si que tous ceux qui veu­lent sup­primer le vice, la délin­quance sex­uelle ou les jeux d’ar­gent. (171)

Si ce por­tait du « créa­teur de normes » s’ap­plique par­faite­ment aux défenseurs de l’or­dre moral ancien, plutôt de droite, dont Beck­er donne quelques exem­ples, il faut con­stater que chaque époque a ses entre­pre­neurs de morale et que le por­trait s’ap­plique aus­si aux réfor­ma­teurs nou­veaux, plutôt de gauche, dont la « mis­sion sacrée » sem­ble être cette fois de sup­primer, en s’ap­puyant au besoin sur de nou­velles lois, ces autres vices que sont par exem­ple le racisme, le sex­isme, l’ho­mo­pho­bie, la dis­crim­i­na­tion, le recours à la pros­ti­tu­tion, l’émis­sion de CO2, la chas­se, le goût pour les 4x4 ou les gross­es cylin­drées, voire le fait de per­sis­ter à appel­er une jeune femme « made­moi­selle ». Les pro­gres­sistes, en effet, savent aus­si bien que les con­ser­va­teurs créer « de nou­velles caté­gories de déviants extérieurs à la col­lec­tiv­ité » (179). Toute les analy­ses de Beck­er sur le fait que « la déviance n’est pas une qual­ité de l’acte com­mis par une per­son­ne, mais plutôt une con­séquence de l’ap­pli­ca­tion, par les autres, de normes et de sanc­tions à un “trans­gresseur” » (33) s’ap­pliquent ici par­faite­ment. Que l’on me com­prenne bien : je ne suis pas en train d’iro­nis­er sur un phénomène de type arroseur arrosé. Il s’ag­it seule­ment de pren­dre le plus au sérieux pos­si­ble l’af­fir­ma­tion selon laque­lle « tous les groupes soci­aux instituent des normes et s’ef­for­cent de les faire appli­quer » (25) : l’in­sti­tu­tion des normes « de gauche » ne fonc­tionne pas dif­férem­ment de l’in­sti­tu­tion des normes « de droite ». Il s’ag­it, autrement dit, d’adopter cette « posi­tion rel­a­tiviste » qui est celle de la soci­olo­gie « à l’é­gard des accu­sa­tions et des déf­i­ni­tions de la déviance con­stru­ite par les gens respecta­bles et les pou­voirs étab­lis » (qui peu­vent être de gauche comme de droite) en trai­tant celles-ci « non comme l’ex­pres­sion de vérités morales incon­testées, mais comme le matériel brut des analy­ses de sci­ences sociales » (232). Ce qui n’empêche pas par ailleurs, c’est même sans doute inévitable, de s’en­gager en faveur de cer­taines normes plutôt que d’autres.

  1. Sur la con­tro­verse entre Thomas Scheff et Wal­ter Gove au sujet de la théorie de l’é­ti­que­tage, voir aus­si ici.
  2. Une cer­taine vision con­struc­tion­niste est « superbe­ment vieux jeu », comme l’écrit Hack­ing : « c’est une espèce de nom­i­nal­isme ».
Ce contenu a été publié dans Sociologie, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Quelques notes sur Outsiders d’Howard Becker

  1. Ignare Brute dit :

    Con­cer­nant le dernier para­graphe, je me per­met de sug­gér­er que la société présente me sem­ble plus seg­men­tée qu’elle ne l’é­tait il y a 10, 20, 50 ou 917 ans. Les moyens de com­mu­ni­ca­tions présents favorisent le regroupe­ment par genre, con­nivences, puisque plus per­son­ne n’est isolé et con­traint de s’as­soci­er à son entourage immé­di­at. Ces nou­veaux croisés ont donc une portée assez restreinte : ils n’ont pas une chré­tien­té entière sup­posé­ment der­rière eux, au point que le com­para­tif me sem­ble creux. Si, de plus, on dépasse l’im­age d’Epinal du croisé et de ses moti­va­tions théoriques, l’analo­gie perd toute teneur.

    Com­bi­en de normes se super­posent-elles dans une ville de taille moyenne française ? Certes, il y a bien des créa­teurs de normes (“tous les groupes soci­aux instituent des normes et s’efforcent de les faire appli­quer”) mais lorsque ces normes ne sont admis­es que par un groupe restreint, que peut bien sig­ni­fi­er la notion de déviance, si elle doit s’ap­pli­quer à la majorité entourant ce groupe restreint ? Qui est le déviant ? Le sup­posé croisé n’est-il pas lui-même le déviant ? Lorsqu’il crée ces normes que la majorité ne partage pas, ne chem­ine t‑il pas lui-même plutôt dans une logique de déviance (com­porte­ment ou moti­va­tion ?) ?

    En out­re, la Loi, norme par excel­lence, ne me sem­ble plus recou­vrir la même impor­tance qu’au moment où l’au­teur écrivait. On ne se préoc­cupe plus tant que cela du con­tenu des lois, puisqu’on s’a­muse plutôt à en créer et recréer pour sig­ni­fi­er des inten­tions tout en ne se préoc­cu­pant guère de les faire appli­quer. La con­som­ma­tion de cannabis est inter­dite par la Loi française. La norme légale la con­sid­ère délictuelle. Pour­tant, cette con­som­ma­tion est aujour­d’hui banale en France et sans doute très peu déviante aux yeux des jeunes généra­tions. Le débat sur le cannabis porte sur la notion de dépé­nal­i­sa­tion de droit et ses con­séquences sur la san­té publique et sur l’é­conomie inter­lope plutôt que sur la ques­tion nor­ma­tive. Dif­fi­cile de tir­er des con­clu­sions sur la notion de déviance dans un tel con­texte.

Les commentaires sont fermés.