Des genres de grandeur

Je ne sais plus si Boltan­s­ki et Thévenot 1 font explicite­ment référence à ce frag­ment des Pen­sées de Pas­cal (Brun­schvicg 793 et ici XIV dans l’édi­tion de 1671) et je n’ai pas leur livre sous la main pour véri­fi­er. Mais ce qui est sûr c’est que l’on trou­ve déjà chez Pas­cal l’idée d’or­dres de grandeur de dif­férents gen­res. Or la grandeur des gens d’e­sprit dont par­le ici Pas­cal ne saurait se réduire à aucune des six grandeurs de l’é­conomie des con­ven­tions (alors que la grandeur de la sagesse est proche de la grandeur inspirée, dans sa for­mu­la­tion augus­tini­enne). C’est pré­cisé­ment une ques­tion que je me suis sou­vent posée : ne faut-il pas sépar­er la grandeur sci­en­tifique, celle que pour Pas­cal incar­ne Archimède, de la grandeur indus­trielle dont Boltan­s­ki et Thévenot allaient chercher la for­mu­la­tion chez Saint-Simon ? Faute de temps pour appro­fondir dans ce bil­let, je laisse la ques­tion ouverte et me con­tente de citer Pas­cal :

La dis­tance infinie des corps aux esprits fig­ure la dis­tance infin­i­ment plus infinie des esprits à la char­ité, car elle est sur­na­turelle.
Tout l’é­clat des grandeurs n’a point de lus­tre pour les gens qui sont dans les recherch­es de l’e­sprit.
La grandeur des gens d’e­sprit est invis­i­ble aux rich­es, aux Rois, aux con­quérants, et à tous ces grands de chair.
La grandeur de la sagesse qui vient de Dieu est invis­i­ble aux char­nels, et aux gens d’e­sprit. Ce sont trois ordres de dif­férents gen­res.
Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leurs vic­toires, et n’ont nul besoin des grandeurs char­nelles, qui n’ont nuls rap­port avec celles qu’ils cherchent. Ils sont vus des esprits, non des yeux mais c’est assez.
Les Saints ont leur empire, leur éclat, leurs vic­toires, et n’ont nul besoin des grandeurs char­nelles ou spir­ituelles, qui ne sont pas de leur ordre, et qui n’a­joutent ni n’ô­tent à la grandeur qu’ils désirent. Ils sont vus de Dieu et des Anges, et non des corps ni des esprits curieux : Dieu leur suf­fit.
Archimède sans aucun éclat de nais­sance serait en même vénéra­tion. Il n’a pas don­né des batailles, mais il a lais­sé à tout l’u­nivers des inven­tions admirables. Oh, qu’il est grand et écla­tant aux yeux de l’e­sprit !
Jésus-Christ sans bien et sans aucune pro­duc­tion de sci­ence au dehors, est dans son ordre de sain­teté. Il n’a point don­né d’in­ven­tions ; il n’a point régné ; mais il a été hum­ble, patient, saint devant Dieu, ter­ri­ble aux démons, sans aucun péché. Oh, qu’il est venu en grande pompe, et en une prodigieuse mag­nif­i­cence aux yeux du cœur, et qui voient la sagesse !
Il eût été inutile à Archimède de faire le Prince dans ses livres de Géométrie, quoiqu’il le fût.
Il eût été inutile à notre Seigneur Jésus-Christ pour éclater dans son règne de sain­teté de venir en Roi. Mais qu’il est bien venu avec l’é­clat de son ordre !
Il est ridicule de se scan­dalis­er de la bassesse de Jésus-Christ, comme si cette bassesse était du même ordre que la grandeur qu’il venait faire paraître. Qu’on con­sid­ère cette grandeur là dans sa vie, dans sa pas­sion, dans son obscu­rité, dans sa mort, dans l’élec­tion des siens, dans leur fuite, dans sa secrète résur­rec­tion, et dans le reste ; on la ver­ra si grande, qu’on n’au­ra pas sujet de se scan­dalis­er d’une bassesse qui n’y est pas.
Mais il y en a qui ne peu­vent admir­er que les grandeurs char­nelles, comme s’il n’y en avait pas de spir­ituelles ; et d’autres qui n’ad­mirent que les spir­ituelles, comme s’il n’y en avait pas d’in­fin­i­ment plus hautes dans la sagesse.
Tous les corps, le fir­ma­ment, les étoiles, la terre, et les Roy­aumes ne valent pas le moin­dre des esprits ; car il con­naît tout cela, et soi-même ; et le corps rien. Et tous les corps et tous les esprits ensem­ble, et toutes leurs pro­duc­tions ne valent pas le moin­dre mou­ve­ment de char­ité ; car elle est d’un ordre infin­i­ment plus élevé.
De tous les corps ensem­ble on ne saurait tir­er la moin­dre pen­sée : cela est impos­si­ble, et d’un autre ordre. Tous les corps et tous les esprits ensem­ble ne sauraient pro­duire un mou­ve­ment de vraie char­ité : cela est impos­si­ble, et d’un autre ordre tout sur­na­turel.

  1. Je ren­voie à Wikipedia faut de mieux, mais sur ce sujet l’ar­ti­cle est vrai­ment squelet­tique
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