Le capitalisme n’est pas fair-play

Je tombe sur un extrait du livre de Dany-Robert Dufour, La cité per­verse (2009), qui sem­ble tourn­er en boucle dans la « réa­cosphère » (mais le néo freu­do-marx­isme de l’au­teur plaît aus­si à l’Hu­man­ité). Voici l’ex­trait :

Le per­son­nage de la pin-up n’a, à l’évidence, pas été inven­té par hasard au moment de la crise de 1929. Il est au con­traire un élé­ment essen­tiel à la com­préhen­sion d’une époque. En d’autres ter­mes, pour com­pren­dre quelque chose au cap­i­tal­isme sadi­en dans lequel nous vivons depuis trois généra­tions, il faut regarder, voire même con­tem­pler une pin-up dans une de ces nom­breuses sit­u­a­tions sadi­ennes soft où ce per­son­nage s’est alors retrou­vé jeté.(…) C’est ce per­son­nage cul­turel sadi­en devenu mythique, qui a véri­ta­ble­ment sauvé le cap­i­tal­isme de la crise de 1929 et, par là, changé le cours du monde. (…) Le cap­i­tal­isme, en effet, aurait dû alors mourir, vic­time d’une crise majeure de sur­pro­duc­tion, comme Marx l’avait annon­cé. Mais la pin-up arri­va et relança pro­gres­sive­ment la machine en se mon­trant capa­ble d’érotiser à out­rance n’importe quel objet man­u­fac­turé que les con­som­ma­teurs n’eurent plus qu’à acheter en masse, moyen­nant le for­matage et l’exploitation indus­trielle de leur énergie libid­i­nale. Le marché est ain­si devenu peu ou prou pornographe : il y avait une pin-up affriolante der­rière, ou devant, chaque objet.

J’en déduis que le cap­i­tal­isme n’est pas fair-play ! Il aurait dû mourir, comme Marx l’avait annon­cé. Or il n’est pas mort. Mais ce n’est pas la théorie qui était fausse. c’est plutôt que le cap­i­tal­isme n’a pas respec­té la règle du jeu. Plutôt que d’ac­cepter gen­ti­ment de mourir, con­for­mé­ment à la théorie, il a préféré trich­er en sor­tant une pin-up de sa manche. Décidé­ment, on ne peut pas lui faire con­fi­ance !

(Bil­let n’ayant d’autre but que de don­ner un exem­ple sup­plé­men­taire des pseu­do-expli­ca­tions qui abon­dent dans ce que Ray­mond Boudon appelait le genre cri­tique en soci­olo­gie et dans les SHS, un genre par­ti­c­ulière­ment représen­té dans l’édi­tion française 1. Voir aus­si dans ce bil­let de 2010, une rapi­de de la présen­ta­tion de la cri­tique qu’en fai­sait Alain Ehren­berg : « il ne s’ag­it pas tant [avec ce genre] de décrire le monde que de l’in­ter­préter »).

  1. Out­re le fait qu’au­cun écon­o­miste sérieux n’ex­plique la sor­tie de la grande dépres­sion par l’in­ven­tion de la pin-up, les dates ne cor­re­spon­dent que de très loin : le terme pin-up appa­raît en 1941 avec la guerre (l’ex­em­ple le plus ancien de son usage, don­né par l’Oxford Eng­lish Dic­tio­n­nary, est tiré de la page 34 du numéro de Life du 7 juil­let 1941, entière­ment con­sacré aux ques­tions de défense), alors que les allu­sions au sexe ou à l’éro­tisme dans la pub­lic­ité sem­blent remon­ter à l’in­ven­tion de cette dernière au XIXe siè­cle. Mais les « expli­ca­tions » du genre cri­tique se moquent bien de telles minu­ties empiriques. C’est pourquoi, si l’on s’in­téresse aux inven­tions qui ont changé le monde, il vaut mieux lire, par exem­ple, le livre de Marc Levin­son sur le con­teneur, qui appar­tient bien, lui, au genre que Boudon appelait cog­ni­tif.
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