Lecture de Soljénitsyne (2)

En 1980, dans un arti­cle pub­lié dans For­eign Affairs et traduit en français sous le titre L’erreur de l’Occident, Soljénit­syne reprochait aux Occi­den­taux de se faire des illu­sions, et cela depuis 1918, sur la nature du com­mu­nisme en croy­ant qu’il est pos­si­ble de com­pos­er avec lui. Or le com­mu­nisme, selon l’écrivain, représen­tait et représen­tera tou­jours une men­ace mortelle pour l’humanité. L’article était adressé en pri­or­ité à ceux qui, sans être com­mu­nistes, ne com­pre­naient pas pour autant le dan­ger de cette idéolo­gie. Soljénit­syne s’en pre­nait tout par­ti­c­ulière­ment à l’incompréhension des spé­cial­istes et engageait une con­tro­verse avec quelques uni­ver­si­taires améri­cains dont Richard Pipes et Robert Tuck­er 1. Il leur reprochait de chercher à expli­quer les événe­ments sur­venus en Russie au cours du 20e siè­cle à par­tir des spé­ci­ficités de l’histoire russe anci­enne, en recourant le plus sou­vent « à des analo­gies super­fi­cielles et sans fonde­ment », plutôt que « par la spé­ci­ficité du phénomène com­mu­niste, inédit dans l’histoire de l’humanité ». Ce type d’explication, pour­suiv­ait-il, présen­tait l’avantage, aux yeux des Occi­den­taux, d’épargner le com­mu­nisme. Si les crimes com­mis en URSS au nom du com­mu­nisme étaient des dévi­a­tions qui s’expliquent par l’histoire russe, ils ne remet­taient pas en cause l’idéologie com­mu­niste elle-même. Mais la ques­tion n’é­tait pas seule­ment celle de la spé­ci­ficité du phénomène com­mu­niste. Elle était plus large­ment celle de l’i­den­tité et de la con­ti­nu­ité his­torique, et par con­séquent aus­si celle de l’ex­pli­ca­tion et de la causal­ité en his­toire. Soljénit­syne défendait la thèse d’une rup­ture à peu près com­plète entre la Russie anci­enne et l’URSS alors que l’ob­jec­tif d’un his­to­rien tel que Pipes « était de mon­tr­er que la nature total­i­taire du régime sovié­tique […] n’é­tait pas imputable au marx­isme-lénin­isme, mais remon­tait à un loin­tain passé russe, et que, pour cette même rai­son, ce régime n’é­tait pas près de s’ef­fon­dr­er » (pré­face de Pipes à l’édi­tion française de La Russie sous l’an­cien régime, 2011). Dans cette même pré­face de 2011, Pipes, qui n’a rien lui-même d’un marx­iste-lénin­iste, écrivait avoir été inspiré par Toc­queville mon­trant dans L’An­cien régime et la révo­lu­tion la façon dont les révo­lu­tion­naires français, « sans le vouloir, s’é­taient servis [des débris de l’An­cien régime] pour con­stru­ire l’éd­i­fice de la société nou­velle » (Toc­queville, ARR, avant-pro­pos). On pour­rait lui faire remar­quer qu’il s’est trompé au sujet de l’ef­fon­drement du régime sovié­tique qui s’est pro­duit moins de vingt ans après la pre­mière édi­tion de son livre. Sa réponse reprendrait sans doute les idées exprimées dans le dernier para­graphe de la pré­face de l’édi­tion française :

« Il me sem­ble que l’échec de la Russie à met­tre en place un régime véri­ta­ble­ment démoc­ra­tique après la chute du com­mu­nisme, si l’on com­pare son des­tin à celui d’autres pays d’Eu­rope de l’Est, con­firme ma thèse de départ. La Russie n’est pas con­damnée à vivre éter­nelle­ment sous un régime despo­tique ou semi-despo­tique, mais son héritage his­torique rend la rup­ture défini­tive d’avec ce dernier par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile ».

Il pour­rait être intéres­sant à par­tir de là de se livr­er à une étude appro­fondie de l’his­to­ri­ogra­phie de la Russie : com­ment les dif­férents spé­cial­istes de la Russie et de l’URSS ont-ils abor­dé cette ques­tion de la rup­ture et de la con­ti­nu­ité dans leur domaine de recherche par­ti­c­uli­er ? Mon sujet dans ce bil­let ne peut être que beau­coup plus mod­este. Ce qui m’in­téresse, c’est ce que l’on peut appel­er la ver­sion vul­gaire de la thèse d’une con­ti­nu­ité his­torique de la Russie des tsars à la Russie sovié­tique. Cette ver­sion vul­gaire appa­rais­sait à l’époque dans cer­taines des réac­tions des lecteurs de For­eign Affairs à l’ar­ti­cle de Soljénit­syne (la revue pub­lia, out­re l’ar­ti­cle ini­tial de l’écrivain, quelques let­tres de lecteurs au sujet de cet arti­cle ain­si que la réponse de Soljénit­syne à ces let­tres). Par­mi ces réac­tions de lecteurs, on trou­vait celle d’Eu­gen Loe­bl, ancien dirigeant tché­coslo­vaque, vic­time des purges stal­in­i­ennes du début des années 1950 (il fai­sait par­tie des con­damnés du procès de Prague de 1952), qui avait émi­gré aux États-Unis après l’in­va­sion de la Tché­coslo­vaquie par les sovié­tiques en 1968. Loe­bl soute­nait que « le rêve tsariste de dom­i­na­tion mon­di­ale s’empara de l’âme de la nation russe et, mal­heureuse­ment, survé­cut pour se ren­forcer encore sous le régime du com­mu­nisme russe, qui lui aus­si pos­sède des traits typ­ique­ment russ­es ». Dans sa pro­pre réponse à ces let­tres, Soljénit­syne ne man­quait pas d’in­ter­roger Loe­bl au sujet des moyens dont il dis­po­sait pour pré­ten­dre con­naître ain­si « l’âme du peu­ple russe ». La valeur sci­en­tifique, soci­ologique et his­torique, de con­cepts comme celui de l’« âme » des peu­ples ou des nations est de fait plus que dou­teuse (voir ce que j’en dis­ais en 1999 à par­tir de l’ex­em­ple de l’i­den­tité bre­tonne). Or cette ver­sion vul­gaire est réac­tu­al­isée aujour­d’hui. Beau­coup de com­men­ta­teurs, con­traire­ment à Pipes, sem­blent croire que la Russie en rai­son d’on ne sait quel atavisme serait « con­damnée à vivre éter­nelle­ment sous un régime despo­tique ou semi-despo­tique ». Dans ce con­texte, la lec­ture ou la relec­ture de Soljénit­syne me paraît salu­taire.

Blessé par le récep­tion de son livre par l’écrivain, Pipes lui reprochait son ingrat­i­tude (Soljénit­syne était cité favor­able­ment à plusieurs repris­es dans La Russie sous l’An­cien Régime), sa « con­nais­sance de l’his­toire des plus impar­faites » ain­si que son idéal­i­sa­tion de la Russie tsariste qui n’avait d’é­gal que la façon dont il acca­blait le marx­isme. Mais ce faisant, l’his­to­rien fai­sait preuve à son tour d’une cer­taine injus­tice. Car la lec­ture des essais et dis­cours poli­tiques de Soljénit­syne, cette part de son œuvre que le russe appelle pub­licis­ti­ka (публицистика) et qui reprend à sa manière des thès­es présentes dans L’Archipel et La Roue rouge, mon­tre que Soljénit­syne est très loin de l’im­age car­i­cat­u­rale qui a pu être don­née de lui: slavophile, nation­al­iste, admi­ra­teur incon­di­tion­nel de la Russie tsariste. Elle donne rai­son à Daniel J. Mahoney qui soulig­nait, dans Solzhen­it­syn. The Ascent from Ide­ol­o­gy (tra­duc­tion française ici), le car­ac­tère nuancé et human­iste de la pen­sée poli­tique de Soljénit­syne, opérant à sa manière une syn­thèse de la tra­di­tion intel­lectuelle russe et de la philoso­phie poli­tique et morale occi­den­tale (la pre­mière, de toute façon, n’ayant jamais rompu avec la sec­onde). J’en retiendrai dans ce bil­let quelques leçons, à la fois sci­en­tifiques (elles peu­vent don­ner lieu à des études) et poli­tiques (elles peu­vent inspir­er des déci­sions).

1. La con­tro­verse entre Soljénit­syne et quelques his­to­riens améri­cains dont Richard Pipes, comme cela a déjà été dit plus haut, présente au moins le mérite de pos­er la ques­tion de la con­ti­nu­ité mais aus­si, du même coup, de la respon­s­abil­ité en his­toire. Peut-on penser sérieuse­ment que la Russie dont les troupes entrent dans Paris en 1814 soit la même que celle qui signe le traité de Brest-Litovsk en mars 1918 ? Et cette dernière à son tour est-elle la même que celle qui signe le pacte ger­mano-sovié­tique de 1939 ? C’est une poli­tique, comme l’écrivait Jean Gag­ne­pain, « de déclar­er l’ennemi ances­tral ou la France éter­nelle » (DVD, II, 36). C’en est donc une égale­ment de con­sid­ér­er tel pays comme un allié « naturel ». Mais cela ne doit pas mas­quer le fait, du moins aux yeux du soci­o­logue ou de l’his­to­rien, que les con­fig­u­ra­tions his­toriques, par déf­i­ni­tion, sont occa­sion­nelles (ibid.) et que la posi­tion des uns à chaque fois ne se définit jamais, comme celle des pièces sur l’échiquier à cha­cune des étapes de la par­tie, que par la posi­tion de tous les autres. Il s’ag­it dans tous les cas, pour par­ler comme Saus­sure, de sys­tèmes de valeur (CLG, pre­mière par­tie, chap. III, §. 4). La Russie de 1814 fait par­tie, aux côtés du Roy­aume-Uni, de la Prusse, de l’Autriche, de la Suède et de quelques autres de la six­ième coali­tion con­tre Bona­parte. Et il est per­mis de penser, mais mon juge­ment sur Bona­parte doit peut-être trop à Chateaubriand et à Tol­stoï, que le despo­tisme, dans ce cas pré­cis, n’é­tait pas seule­ment ni même prin­ci­pale­ment du côté russe (voir le réc­it que fait Chateaubriand, au livre vingt-deux­ième des Mémoires d’Outre-Tombe, chapitres 12 et 13, de la capit­u­la­tion de Paris, du dis­cours d’Alexan­dre et de l’en­trée des alliés dans la ville). En 1853, quand com­mence la guerre de Crimée, la con­fig­u­ra­tion a changé. L’élec­tion de Louis-Napoléon Bona­parte à la Prési­dence de la République en décem­bre 1848 avait d’abord inquiété les bri­tan­niques. Mais les deux enne­mis ances­traux, France et Roy­aume-Uni, vont se trou­ver des intérêts com­muns alors que Nico­las Ier affiche ses pré­ten­tions sur les Balka­ns et les détroits. Ils entrent en guerre con­tre la Russie aux côtés des Ottomans. Cela n’empêcha pas le Roy­aume-Uni, trois ans plus tard, de deman­der non seule­ment l’aide de la France et des États-Unis, mais aus­si celle de la Russie lors de la sec­onde guerre de l’opi­um con­tre la Chine (lors de laque­lle les troupes fran­co-bri­tan­nique s’il­lus­trèrent, si l’on peut dire, par le sac du Palais d’Été, en octo­bre 1860). L’empire Ottoman quant à lui choisira l’al­liance avec les puis­sances cen­trales (Alle­magne et Autriche-Hon­grie) lors de la pre­mière guerre mon­di­ale. Quant à la Russie qui signe le traité de Brest-Litovsk, elle n’a évidem­ment plus grand-chose à voir avec celle d’Alexan­dre dont le loin­tain héri­ti­er a abdiqué un an aupar­a­vant. La poli­tique de Trot­s­ki, qui était de trans­former la guerre mon­di­ale en guerre civile des class­es, a échoué et c’est Lénine qui a imposé à ses cama­rades la sig­na­ture d’un traité qui per­me­t­tait, de son point de vue, de gag­n­er du temps : « C’est un crime, du point de vue de la défense de la patrie, que d’accepter le com­bat avec un enne­mi infin­i­ment plus fort et mieux pré­paré, alors que notoire­ment l’on n’a pas d’armée. Force nous est, du point de vue de la défense de la patrie, de sign­er la plus dure, la plus oppres­sive, la plus bar­bare et la plus hon­teuse des paix, non pas pour “capit­uler” devant l’impérialisme, mais pour appren­dre à le com­bat­tre et s’y pré­par­er d’une façon sérieuse et effi­cace» (Lénine).

2. Pour plusieurs des con­tra­dicteurs de Soljénit­syne, en 1980, l’im­péri­al­isme était l’une des grandes car­ac­téris­tiques de la poli­tique russe quelle que soit l’époque de son his­toire. Cet impéri­al­isme intrin­sèque était donc un élé­ment de con­ti­nu­ité entre la Russie tsariste et la Russie sovié­tique. J’ai déjà cité plus haut la for­mule d’Eu­gen Loe­bl au sujet du «rêve tsariste de dom­i­na­tion mon­di­ale» qui s’é­tait emparé selon lui de «l’âme de la nation russe […] pour se ren­forcer encore sous le régime du com­mu­nisme russe». Il affir­mait égale­ment que «l’im­péri­al­isme russe […] con­stitue aujour­d’hui le plus grand dan­ger pour notre civil­i­sa­tion». Car c’é­tait bien, selon lui, l’im­péri­al­isme russe, et non sovié­tique, qui avait rem­placé après 1945 «l’im­péri­al­isme alle­mand des nazis». Un autre lecteur iro­ni­sait sur la volon­té sup­posée de Soljénit­syne de «rem­plac­er l’im­péri­al­isme sovié­tique par l’ex­pan­sion­nisme, oh telle­ment paci­fique et bénin, de la Russie tsariste du XIXe siè­cle». La réponse de Soljénit­syne était déjà en germe dans son arti­cle ini­tial quand il soulig­nait la dif­férence entre l’at­ti­tude d’Alexan­dre Ier en 1814, qui n’avait pas «annexé à la Russie la moin­dre par­celle de terre européenne», et celle des «envahisseurs sovié­tiques» qui, eux, «ne délo­gent plus jamais d’un pays où ils ont eu l’oc­ca­sion de pos­er les pieds». Dans sa réponse aux let­tres des lecteurs, il ajoutait que le seul empereur, au XIXe siè­cle, qui rêva de dom­i­na­tion mon­di­ale fut Napoléon avec moins de suc­cès toute­fois que «l’im­mense empire bri­tan­nique dis­per­sé sur cinq con­ti­nents». Ce point mérite que l’on s’y attarde un peu tant l’idée d’une nature intrin­sèque­ment impéri­al­iste de la Russie (sous-enten­du con­traire­ment aux autres pays) est très présente dans l’opin­ion. L’af­fir­ma­tion de Soljénit­syne selon laque­lle la Russie n’an­nexa pas «la moin­dre par­celle de terre européenne» après la vic­toire des Alliés con­tre Napoléon en 1814 est évidem­ment très dis­cutable, à moins de con­sid­ér­er que la Fin­lande, la Pologne et la Bessara­bie n’é­taient pas des «ter­res européennes». La pre­mière avait été enlevée par les Russ­es aux Sué­dois en 1809 et les deux autres occupées en 1812 et 1813. L’acte final du Con­grès de Vienne, en juin 1815, appor­tait une recon­nais­sance inter­na­tionale à ces annex­ions. Mais il est vrai égale­ment que la Russie n’é­tait pas le seul des «qua­tre grands» représen­tés à Vienne à agrandir ain­si son ter­ri­toire. Si Alexan­dre dut mod­ér­er ses appétits sur la Pologne, ce fut au béné­fice de la Prusse (qui obtint Poz­nan) et de l’Autriche (qui obtint la Gali­cie). La Prusse était désor­mais directe­ment frontal­ière de la France en Rhé­nanie et le Roy­aume-Uni n’é­tait évidem­ment pas oublié, accrois­sant sa dom­i­na­tion sur les mers et son empire colo­nial: cela fai­sait déjà près d’un siè­cle que le célèbre Rule, Bri­tan­nia! rule the waves avait été mis en musique. Bref, l’im­péri­al­isme, à l’époque, n’é­tait pas plus car­ac­téris­tique de la Russie que des autres puis­sances. Celui de la France révo­lu­tion­naire puis bona­partiste, qui n’avait pas peu con­tribué à la nais­sance du nation­al­isme alle­mand (défaite d’Ié­na), était pour l’heure sérieuse­ment bridé. Mais il avait fal­lu pour cela la défaite de 1812 puis, après les Cent-Jours, celle de Water­loo et l’ex­il de Bona­parte à Sainte-Hélène (souhaité par Chateaubriand dès octo­bre 1814: que les Anglais, maîtres des mers, «fassent le tra­vail jusqu’au bout!» 2 ). La con­quête par la France d’un empire colo­nial repren­dra avec Napoléon III et sera pour­suiv­ie par la troisième république. L’époque est aus­si celle de l’a­pogée de l’Em­pire bri­tan­nique qui con­duit à une rival­ité directe avec la Russie en Asie cen­trale (s’il y a eu ce fameux «Grand jeu» entre le Roy­aume-Uni et la Russie, qui peut encore expli­quer cer­tains antag­o­nismes actuels, c’est bien parce qu’il y avait deux impéri­al­ismes). Qu’en est-il main­tenant des États-Unis ? Si ce pays ne s’est pas lancé en même temps que la France et le Roy­aume-Uni à la con­quête d’un empire colo­nial, c’est peut-être parce qu’il avait assez à faire avec la con­quête de l’Ouest. En 1835, Toc­queville con­statait déjà que le sort des Indi­ens, dans ce cadre, ne pou­vait être que de se faire ravir leur pays. Mais il iro­ni­sait sur la façon dont les Améri­cains, con­traire­ment aux Espag­nols, avaient su «exter­min­er la race indi­enne […] tran­quille­ment, légale­ment, phil­an­thropique­ment, sans répan­dre de sang, sans vio­l­er un seul des grands principes de la morale aux yeux du monde» (DA I, 2e par­tie, chapitre X). Il n’au­rait sans doute pas pu écrire la même chose soix­ante ans plus tard tant la fin des guer­res indi­ennes fut ryth­mée par une série de mas­sacres, de celui de Sand Creek à celui de Wound­ed Knee. Ayant ain­si achevé leur con­quête con­ti­nen­tale, les États-Unis pou­vaient à leur tour se lancer dans la con­quête d’un empire out­re-mer : guerre améri­cano-philip­pine à par­tir de 1899… (Par­en­thèse à pro­pos de cette habileté des États-Unis à agir «sans vio­l­er un seul des grands principes de la morale aux yeux du monde» : il est curieux d’ob­serv­er que Nico­las Ten­z­er, dans un arti­cle où il s’in­ter­roge sur la date qui mar­que l’en­trée dans le 21e siè­cle, oublie com­plète­ment de par­ler de l’an­née 2003 et de l’in­va­sion de l’I­rak par la coali­tion menée par les États-Unis. Comme de nom­breux com­men­ta­teurs l’avaient souligné à l’époque, cette inva­sion «en dehors du cadre de l’ONU», mal­gré la mise en garde de D. de Villepin au nom de la France, créait pour­tant un dan­gereux précé­dent dont Pou­tine n’a pas man­qué de se pré­val­oir, par exem­ple dans ce dis­cours à l’ONU le 29 sep­tem­bre 2015. Mais il est vrai que les inva­sions améri­caines, elles, sont cen­sées tou­jours apporter la lib­erté, la démoc­ra­tie et la prospérité !)

3. Tout ceci ne veut pas dire que Soljénit­syne, con­traire­ment à ce que dis­ait Pipes, idéal­i­sait la Russie anci­enne et légiti­mait la poli­tique des tsars. Bien au con­traire. Les recherch­es his­toriques menées pour la rédac­tion de La Roue rouge lui dévoilèrent «des tares et des défor­ma­tions dans le développe­ment mul­ti­sécu­laire de la Russie autrement plus pro­fondes que celles que m’op­posent mes fiévreux con­tra­dicteurs». C’est ain­si que les lecteurs d’Août 14 et Novem­bre 16 décou­vrent en même temps que Vorotynt­sev, l’un des prin­ci­paux per­son­nages de La Roue rouge, l’incurie qui règne dans l’armée russe et plus par­ti­c­ulière­ment à la Stavka, au plus haut niveau. Mais l’une des prin­ci­pales cri­tiques de Soljénit­syne à l’é­gard des dirigeants russ­es rejoignait celle que fai­sait l’his­to­rien Vas­sili Klioutchevs­ki dans ses cours d’his­toire de la Russie : неестественное отношение внешней политики государства к внутреннему росту народа (Русская история, лекция XLI). La Russie souf­frait d’une «rela­tion anor­male entre la poli­tique extérieure de l’É­tat et le pro­grès intérieur du peu­ple» (tra­duc­tion de Georges Sokoloff, La puis­sance pau­vre. Une his­toire de la Russie de 1815 à nos jours, Fayard, 1993 ; voir déjà ce bil­let de mars 2008). Dans la Let­tre aux dirigeants de l’U­nion sovié­tique de 1973, Soljénit­syne invi­tait ces derniers à aban­don­ner les «tâch­es externes» pour se con­cen­tr­er sur les «tâch­es internes» et le développe­ment intérieur, ce qui impli­quait d’a­ban­don­ner la tutelle sur l’Eu­rope ori­en­tale et de ne plus main­tenir pas la force aucune nation lim­itro­phe dans les lim­ites du pays. Tout comme Klioutchevs­ki, mais à pro­pos cette fois de l’URSS, il rel­e­vait l’é­cart entre les suc­cès en poli­tique étrangère et la puis­sance mil­i­taire d’une part, l’im­passe et la sit­u­a­tion dés­espérée en matière économique de l’autre. «Les impérat­ifs de notre développe­ment intérieur sont beau­coup plus impor­tants pour nous, en tant que peu­ple, que ceux de notre expan­sion extérieure en tant que puis­sance. […] Com­ment ose­ri­ons-nous nous inven­ter des tâch­es inter­na­tionales et en pay­er le prix tant que notre peu­ple se trou­ve dans un tel délabre­ment et tant que nous nous con­sid­érons comme ses fils ?» Vingt ans plus tard, Soljénit­syne con­sacrait plus de la moitié d’un essai pub­lié très peu de temps avant son retour en Russie, Le «prob­lème russe » à la fin du XXe siè­cle, à pass­er «en revue trois cent ans d’his­toire russe [du règne de Pierre Ier à celui de Nico­las II] d’un unique point de vue: celui des pos­si­bil­ités de développe­ment intérieur nég­ligées et du gaspillage impi­toy­able des forces du peu­ple pour des objec­tifs extérieurs inutiles à la Russie» (p. 98). Il s’en pre­nait par­ti­c­ulière­ment aux objec­tifs découlant de la «fatale pas­sion panslav­iste». «Le fardeau d’être une grande puis­sance, ajoutait-il encore, je ne le souhaite pas à la Russie et ne le souhait­erai pas non plus à l’Ukraine» (p. 126). Mais cela n’al­lait pas sans une cer­taine inquié­tude, exprimée un peu moins de qua­tre ans plus tôt, dans un autre essai pub­lié ini­tiale­ment en russe dans un numéro spé­cial de la Kom­so­mol­skaïa Prav­da du 18 sep­tem­bre 1990, Как нам обустроить Россию (Com­ment réamé­nag­er notre Russie ?):

« Au début de ce siè­cle, notre grand esprit poli­tique S. Kry­janovs­ki voy­ait déjà que “la Russie de souche ne dis­pose pas d’une réserve de forces cul­turelles et morales suff­isante pour assim­i­l­er toutes ses march­es. Cela épuise le noy­au nation­al russe”. Or cette affir­ma­tion était lancée dans un pays riche, floris­sant, avant que des mil­lions de Russ­es soient fauchés par des mas­sacres qui, loin de frap­per aveuglé­ment, visaient à anéan­tir le meilleur de notre peu­ple. Elle résonne aujourd’hui encore mille fois plus juste : nous n’avons pas de forces à con­sacr­er aux march­es, ni forces économiques, ni forces spir­ituelles. Nous n’avons pas de forces à con­sacr­er à l’Empire ! Et nous n’avons pas besoin de lui : que ce fardeau glisse donc de nos épaules ! Il use notre moelle, il nous suce et pré­cip­ite notre perte. Je vois avec angoisse que la con­science nationale russe en train de s’éveiller est, pour une large part, tout à fait inca­pable de se libér­er du mode de pen­sée d’une puis­sance de grande éten­due, d’échapper aux fumées enivrantes qui mon­tent d’un empire : emprun­tant aux com­mu­nistes la bau­druche d’un “patri­o­tisme sovié­tique” qui n’a jamais existé, ils sont fiers de la “grande puis­sance sovié­tique” » (14–15).

4. Cet autre essai (auquel je ne peux que ren­voy­er pour les détails) rap­pelait les grands principes qui devaient, selon l’écrivain, inspir­er la poli­tique de développe­ment intérieur, une fois aban­don­nés les «objec­tifs extérieurs inutiles à la Russie». Le pre­mier de ces principes, une des grandes con­stantes de la pen­sée poli­tique et morale de Soljénit­syne, exposée dans ses travaux de pub­li­ciste depuis au moins le recueil Des voix sous les décom­bres (1975) était celui de l’au­tolim­i­ta­tion (самоограничение). Cela con­dui­sait d’ailleurs Soljénit­syne à soulign­er les lim­ites de la référence aux «droits de l’homme». «Cha­cun doit se met­tre à lui-même un frein. […] On ne fonde pas une société sta­ble sur l’égalité des résis­tances mutuelles, on la fonde sur l’autolimitation con­sciente : sur le devoir de tou­jours céder à la jus­tice morale» (Com­ment réamé­nag­er…). «Seule l’autolimitation per­me­t­tra à l’humanité, tou­jours plus nom­breuse et plus dense, de con­tin­uer à exis­ter. Et sa longue évo­lu­tion aura été vaine si elle ne se pénètre pas de cet esprit : tous les ani­maux pos­sè­dent en effet la lib­erté de hap­per des proies et de se rem­plir le ven­tre. La lib­erté humaine, elle, va jusqu’à l’autolimitation volon­taire pour le bien d’autrui. Nos oblig­a­tions doivent tou­jours dépass­er la lib­erté dont nous jouis­sons». Cette insis­tance sur la néces­sité d’une autolim­i­ta­tion, que ne récusera cer­taine­ment pas notre axi­olo­gie, se retrou­ve dans le souci con­stant chez Soljénit­syne de la préser­va­tion de l’en­vi­ron­nement, cela au moins depuis la Let­tre aux dirigeants de l’U­nion sovié­tique, où elle occupe une place impor­tante, en référence aux travaux alors récents du Club de Rome sur les lim­ites de la crois­sance. Mais Soljénit­syne insiste aus­si dès cette époque sur le fait, comme l’écrit Mahoney, que «le marx­isme-lénin­isme a rad­i­cal­isé l’hubris tech­nique de la moder­nité. La con­duite de l’économie était affranchie des con­traintes démoc­ra­tiques ou morales» (Mahoney, p. 69–70). La solu­tion, dans ce domaine comme dans celui de l’é­conomie, passe, selon l’écrivain, par la pro­priété privée: «la pos­ses­sion d’une pro­priété de dimen­sions raisonnables, qui n’écrase pas autrui, est l’une des con­sti­tu­antes de la notion de per­son­ne, elle donne à l’homme une assise. Et le tra­vail pour un employeur privé, s’il est exé­cuté con­scien­cieuse­ment et bien rémunéré, est une forme d’entraide et con­duit les gens à la bien­veil­lance mutuelle» (Com­ment réamé­nag­er…, p. 40). Autre solu­tion chère à Soljénit­syne, qui vient s’ar­tic­uler à la pre­mière: une démoc­ra­tie des petits espaces (демократия малых пространств) dans le cadre d’une auto-admin­is­tra­tion locale (местное самоуправление) inspiré des zem­stvos créés en Russie par la réforme de 1864 et sup­primés par le pou­voir sovié­tique au prof­it des Sovi­ets entière­ment con­trôlés par le par­ti com­mu­niste. Comme l’ob­serve Mahoney, Soljénit­syne rejoint sur ce point Toc­queville qui décrivait et val­ori­sait en même temps le rôle de la com­mune (town­ship) dans la démoc­ra­tie améri­caine des années 1830.

5. Ajou­tons, pour con­clure, que l’au­tolim­i­ta­tion, pour Soljénit­syne, devait con­cern­er non seule­ment chaque indi­vidu mais aus­si chaque peu­ple (L’er­reur de l’Oc­ci­dent, p. 120). C’é­tait là, soulig­nait-il, l’essen­tiel du pro­gramme qu’il avait présen­té dans «Du repen­tir et de la mod­éra­tion comme caté­gories de la vie des nations» (texte inclus dans le recueil de 1974, Des voix sous les décom­bres). C’est dans ce texte que fig­u­rait sa déf­i­ni­tion du patri­o­tisme qu’il croy­ait utile de repro­duire in exten­so en 1994 dans Le prob­lème russe: «Le patri­o­tisme con­siste à aimer d’un amour opiniâtre sa patrie et sa nation et à servir son pays sans com­plai­sance, sans soutenir ses pré­ten­tions injustes, mais en émet­tant au con­traire un juge­ment sincère sur ses vices et ses péchés». Bref, «il s’ag­it d’in­tro­duire, dans les rap­ports entre les États, la morale indi­vidu­elle: ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse» (Du repen­tir…, 1974, repris dans L’er­reur de l’Oc­ci­dent, 1980, p. 122). Voilà des pré­ceptes que les «réal­istes», au sens de Bernanos, devraient être invités à méditer.

  1. Soljénit­syne visait plus par­ti­c­ulière­ment un des livres de Pipes, Rus­sia under the Old Regime, pub­lié en 1974, ain­si qu’un arti­cle de Tuck­er pub­lié dans le New York Times à l’occasion du cen­te­naire de la nais­sance de Staline. Le livre de Pipes n’a été traduit en français que très récem­ment, en 2013.
  2. Voir Jean-Claude Berchet, Chateaubriand, Gal­li­mard, 2012, p. 558.
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