À propos de performativité

Je pub­lie en l’é­tat, c’est-à-dire sans plus de rédac­tion, quelques notes de lec­tures, pris­es en vue de leur util­i­sa­tion dans un cours, sur la notion de per­for­ma­tiv­ité

En 1953, Mil­ton Fried­man pub­lie un essai « épisté­mologique » pour réfuter les cri­tiques qui jugeaient irréal­istes les pos­tu­lats (assump­tions) de la théorie ortho­doxe. Pour lui, la théorie économique est une « machine (engine) d’analyse du monde et non une repro­duc­tion pho­tographique de ce dernier » (cité par MacKen­zie 2006, p. 11). Cette affir­ma­tion, d’un cer­taine manière, est un tru­isme, comme le dit MacKen­zie : une carte n’est jamais aus­si grande que le ter­ri­toire et ne repro­duit pas tous ses détails. Mais elle fai­sait par­tie de la « cul­ture épisté­mologique » des écon­o­mistes de la finance (finan­cial econ­o­mists) qui accep­taient large­ment le point de vue de Mer­ton : l’irréalisme des pos­tu­lats n’était pas con­sid­éré comme un argu­ment valide con­tre les mod­èles (Samuel­son toute­fois et, dans une moin­dre mesure, son étu­di­ant Robert C. Mer­ton avaient un point de vue quelque peu dif­férent).

Mais on peut aller plus loin et enten­dre l’affirmation de Fried­man dif­férem­ment de lui. L’économie de la finance ne fait pas qu’analyser les marchés : elle les trans­forme. Il s’agit alors d’une machine (engine) au sens d’une force active qui trans­forme l’environnement, et pas seule­ment d’un appareil pho­tographique qui l’enregistre pas­sive­ment. Cela sig­ni­fie que la sci­ence économique (notam­ment finan­cière) est per­for­ma­tive. Elle con­tribue à faire exis­ter ce qu’elle pré­tend seule­ment décrire. C’est la per­spec­tive dévelop­pée par le soci­o­logue Michel Cal­lon, qui inspire déjà de nom­breux travaux, et que je vais repren­dre ici.

Pour Cal­lon, la soci­olo­gie économique ne doit pas se con­tenter du rôle que lui assig­nent sou­vent les écon­o­mistes : étudi­er les fac­teurs soci­aux « irra­tionnels » qui inter­fèrent avec les proces­sus économiques (cf. déjà Pare­to). Elle doit aller plus loin pour devenir une « anthro­polo­gie du cal­cul » (anthro­pol­o­gy of cal­cu­la­tion) qui étudie les proces­sus qui ren­dent les cal­culs économiques et l’existence des marchés pos­si­bles.

Ces proces­sus sont notam­ment des proces­sus de désenchevêtrement (dis­en­tan­gle­ment) qui ren­dent cer­tains objets négo­cia­bles sur les marchés, en les détachant de leurs liens religieux ou soci­aux (tout en créant de nou­veaux liens). Plus générale­ment, il s’agit de s’intéresser aux infra­struc­tures des marchés : quels sont les con­di­tions sociales, cul­turelles, tech­niques, qui les ren­dent pos­si­bles ?

Mais Cal­lon ajoute que la sci­ence économique elle-même fait par­tie de cette infra­struc­ture. C’est en cela qu’elle est per­for­ma­tive. Elle « fait exis­ter et donne forme à l’économie plutôt que sim­ple­ment observ­er com­ment elle fonc­tionne » (Cal­lon, 1998). On peut en don­ner un pre­mier exem­ple, un peu grossier : le rôle des Chica­go Boys for­més par Mil­ton Fried­man et ses dis­ci­ples à l’Universidad Católi­ca du Chili entre 1955 et 1964. Ces Chica­go Boys n’ont pas seule­ment « analysé » l’économie chili­enne : ils ont cher­ché à la recon­stru­ire dans une optique libre-échangiste et moné­tariste dont ils avaient appris à appréci­er les avan­tages (cela d’autant plus facile­ment qu’ils avaient un accès direct au pou­voir poli­tique). On peut facile­ment mul­ti­pli­er les exem­ples de ce type : le prési­dent Kennedy écoutait ses con­seillers économiques keynésiens menés par Wal­ter W. Heller et la poli­tique économique des États-Unis, à par­tir de 1962, était donc ori­en­tée dans un sens keynésien ; nom­mée Pre­mier Min­istre du Roy­aume-Uni en 1979, Mar­garet Thatch­er va en revanche appli­quer un pro­gramme inspiré par le moné­tarisme de Mil­ton Fried­man, de même que Ronald Rea­gan à par­tir de l’année suiv­ante ; de nom­breux traités inter­na­tionaux s’inspirent des principes du libre-échange (ALÉNA ou North Amer­i­can Free Trade Agree­ment entré en vigueur le 1er jan­vi­er 1994…) ; les traités européens cherchent à met­tre en place « un marché intérieur où la con­cur­rence est libre et non faussée » (art. 3 du pro­jet de traité étab­lis­sant une con­sti­tu­tion pour l’Europe qui a con­tribué à son rejet ; phrase non reprise telle quelle dans le traité « sim­pli­fié » de Lis­bonne, mais idée reprise dans l’article 101 de la ver­sion con­solidée du traité sur le fonc­tion­nement de l’Union européenne 1 )… Bref, les idées et théories économiques (au sens large) influ­en­cent les déci­sions poli­tiques : l’observation est assez banale, mais per­met déjà de dire que ces théories sont per­for­ma­tives (les théories économiques ne font pas que décrire : elles influ­en­cent cer­taines poli­tiques et con­tribuent donc à faire exis­ter des réal­ités poli­tiques).

Cette façon de par­ler de théories per­for­ma­tives doit beau­coup à un livre du philosophe anglais John Lang­shaw Austin, How to do Things with Words, 1962 (trad. française Quand dire c’est faire). Austin pro­po­sait de dis­tinguer deux types d’énoncés :

  • cer­tains énon­cés sont seule­ment descrip­tifs (ils décrivent des réal­ités qui exis­tent indépen­dam­ment d’eux) ; tels sont les énon­cés sci­en­tifiques (la sci­ence mod­erne repose sur un pos­tu­lat réal­iste : le monde existe en dehors de la sci­ence et la sci­ence ne fait que le décrire) ;
  • mais d’autres énon­cés sont per­for­mat­ifs : ils font exis­ter ce qu’ils énon­cent ; c’est le cas si je dis « Je déclare la séance ouverte » ou « Je vous déclare unis par les liens du mariage » ou « Je te bap­tise au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit » ou « Je nomme ce navire Queen Elis­a­beth » ou « je parie 10 euros qu’il va pleu­voir demain » : en dis­ant cela, je ne fais pas que décrire, je fais exis­ter ce que je dis (l’ouverture d’une séance, un mariage, un bap­tême, le nom d’un navire, un pari) ; encore faut-il que je sois une per­son­ne autorisée pour cela : en France, pour qu’il ne soit pas fic­tif, le mariage doit être pronon­cé par un offici­er d’état civ­il de la com­mune où l’un des époux a sa rési­dence (art. 165 du Code civ­il), c’est-à-dire par le maire, par un adjoint, ou excep­tion­nelle­ment et par délé­ga­tion, par un con­seiller munic­i­pal ; un bap­tême ne peut être pronon­cé que par un évêque, un prêtre ou un diacre (par un laïc en cas de dan­ger de mort) ; par con­tre un pari peut être con­clu par n’importe qui (mais la loi n’accorde aucune action pour son paiement, cf. art. 1965 du Code civ­il).

Les travaux sur la per­for­ma­tiv­ité des sci­ences économiques veu­lent mon­tr­er que les énon­cés de ces sci­ences ne sont pas seule­ment descrip­tifs. Ils sont per­for­mat­ifs au sens d’Austin. Mais pour bien le com­pren­dre, il faut dis­tinguer au moins trois niveaux de per­for­ma­tiv­ité: un niveau faible, un niveau moyen et un niveau fort (MacKen­zie 2006). [Je ne suis pas cer­tain que tous ces niveaux relèvent de la per­for­ma­tiv­ité au sens strict d’Austin : il me sem­ble que l’usage du mot per­for­ma­tiv­ité relève pour une part d’un effet de mode ; c’est une nou­velle façon de nom­mer le vieux prob­lème de l’in­flu­ence causale des idées, des livres, etc. D’où ci-dessous l’ex­em­ple de l’in­flu­ence de Clause­witz analysée par Aron: cette influ­ence se range dans ce que MacKen­zie appelle per­for­ma­tiv­ité faible, mais aus­si, dans la mesure où l’on peut démon­tr­er qu’elle a été effec­tive, dans ce qu’il appelle per­for­ma­tiv­ité moyenne ; per­for­ma­tiv­ité ici n’est bien qu’un nou­veau nom pour influ­ence causale.]

Per­for­ma­tiv­ité faible ou « générique »

Le niveau faible est celui que MacKen­zie pro­pose d’appeler per­for­ma­tiv­ité générique. Dans ce cas, les énon­cés économiques ne sont pas seule­ment util­isés par les écon­o­mistes académiques, mais aus­si par les acteurs du « monde réel » : inter­venants sur les marchés, décideurs poli­tiques, régu­la­teurs… Ces acteurs agis­sent en s’inspirant d’énoncés économiques divers (théorie, mod­èle, con­cept, procé­dure, base de don­nées…) ; ils « appliquent » en quelque sorte la théorie ; ils la met­tent en œuvre, la « per­for­ment ». C’est la per­for­ma­tiv­ité au sens banal du terme (cf. les exem­ples ci-dessus : les Chica­go Boys, Kennedy et ses con­seillers…). Il appar­tient alors au soci­o­logue ou à l’historien de mon­tr­er de façon empirique que les acteurs ont agi en s’inspirant de telle ou telle théorie économique (un his­to­rien des États-Unis peut par exem­ple prou­ver empirique­ment que Kennedy s’inspirait de ses con­seillers keynésiens ; dans cer­tains cas cepen­dant, les sources ou preuves n’existent plus, mais c’est un prob­lème clas­sique pour les his­to­riens).

Dans un autre domaine que celui de l’é­conomie, on trou­ve une enquête de ce genre dans l’étude de Ray­mond Aron sur Clause­witz (Aron 1976). Aron s’intéresse par exem­ple à « l’influence de Clause­witz sur la con­duite de la guerre en 1914 » (Aron 1976, p. 44). Il lui faut d’abord déter­min­er si les généraux français et alle­mand, plus par­ti­c­ulière­ment Foch et Schli­ef­fen, ont lu Clause­witz. Il lui faut ensuite « établir ce que les Français ont trou­vé ou cru trou­ver dans le Traité » en ten­ant compte du fait qu’ils le lisaient « dans une tra­duc­tion impar­faite [celle du colonel de Vatry, datant de 1886] et à la lumière d’un livre alle­mand » [celui de Col­mar von der Goltz, Volk im Waf­fen, traduit en 1884 sous le titre La nation armée] (Aron 1976, p. 29). Il peut alors con­clure que des officiers comme Foch « finis­saient par le car­i­ca­tur­er alors qu’ils croy­aient en saisir l’essentiel » (ibid.). C’est donc à tort que l’on a pu attribuer à Clause­witz, après 1918, « le culte de l’offensive » et les « fautes du haut-com­man­de­ment [français] au cours des pre­mières semaines de la guerre » (Aron 1976, p. 37). L’offensive à out­rance prônée par Foch appar­tient moins à la postérité de Clause­witz qu’à son inter­pré­ta­tion par un « mau­vais élève » (Aron 1976, p. 33) 2. Côté alle­mand, la référence à Clause­witz per­met de con­damn­er l’existence d’un plan de guerre, le plan Schli­ef­fen, « dressé par les seuls généraux », en vio­la­tion du principe clause­witzien de la sub­or­di­na­tion du point de vue mil­i­taire au point de vue poli­tique (Aron 1976, p. 38). Mais ce plan lui-même, dans son con­tenu, « représen­tait-il […] une appli­ca­tion de la théorie clause­witzi­enne de “guerre absolue” » (ibid.) ? Là encore, Aron con­clut que si « les cadres con­ceptuels provi­en­nent pour une large part du Traité […] la lec­ture des deux vol­umes dans lesquels sont réu­nis les Gesam­melte Schriften du comte Schli­ef­fen décourage la com­para­i­son avec Clause­witz » (Aron 1976, p. 41). Con­traire­ment à Clause­witz, Schli­ef­fen se mon­tre « obsédé par les géométrie des opéra­tions » (Aron 1976, p. 42). Sa pen­sée est « sim­ple, pau­vre, dog­ma­tique » ; il pense « en homme des opéra­tions, non en stratège au sens de Clause­witz » (Aron 1976, p. 45). Bref, l’ascension aux extrêmes qui résul­ta, dès le pre­mier jour de la guerre, de l’adoption par les mil­i­taires aus­si bien que par les poli­tiques d’une « for­mule non clause­witzi­enne : un seul but, la vic­toire […] con­fir­mait les craintes ou les prévi­sions de Clause­witz plus que son enseigne­ment » (Aron 1976, p. 46). Bien que Lid­dell Hart l’ait surnom­mé « le Mad­hi des mass­es et des mas­sacres mutuels », Clause­witz ne peut guère être ren­du respon­s­able des mas­sacres de la Pre­mière Guerre mon­di­ale (Aron 1976, p. 54). « Un auteur est-il coupable de la folie de ceux qui ne savent ni lire, ni cal­culer, ni penser ? » (Aron 1976, p. 56).

De la même manière, Aron étudie l’influence de Clause­witz sur Lénine (qui l’a lu et dont il a recopié des extraits en 1915) ain­si que sur Hitler (qui ne l’a prob­a­ble­ment pas lu). Il en con­clut que « la pen­sée de Clause­witz […] a servi de cadre théorique ou d’idéologie jus­ti­fi­ca­trice à Lénine et aux marx­istes-lénin­istes depuis 1915 jusqu’à nos jours inclu­sive­ment » (Aron 1976, p. 68). Lénine, dans les ouvrages rédigés entre 1914 et 1917, réalise une syn­thèse de Marx et de Clause­witz, tout au moins de l’idée selon laque­lle « la total­ité poli­tique con­tient la guerre qui n’en con­stitue qu’un moment ou même un aspect tou­jours par­tiel, y com­pris durant les hos­til­ités » (Aron 1976, p. 76). Mais le pos­tu­lat selon laque­lle la lutte des class­es est « la cause dernière de tous les con­flits entre les hommes », que démen­tait soix­ante ans plus tard l’opposition de l’Union sovié­tique et de la Chine com­mu­niste, était bien sûr étranger à Clause­witz. Quant à Hitler, qui n’a pas lu Clause­witz, mais a per­son­nelle­ment con­nu Luden­dorff, il tend comme ce dernier à ren­vers­er la For­mule pour met­tre « la poli­tique glob­ale […] au ser­vice de la guerre » 3 (Aron 1976, p. 60 et 77).

Enfin, Aron com­pare la pen­sée de Mao Zedong sur la guerre avec celle de Clause­witz sans pou­voir affirmer que Mao ait étudié ce dernier (mais il avait lu Lénine). Comme Lénine, mais d’une façon étrangère à Clause­witz, Mao pense que « les guer­res con­tin­u­ent ou expri­ment les régimes intérieurs des États aux pris­es. Livrées par des États cap­i­tal­istes ou impéri­al­istes, elles par­ticipent de l’injustice intrin­sèque de ces États » (Aron 1976, p. 104). Menées par les class­es opprimées, par con­tre, ou en leur nom, elles sont justes par déf­i­ni­tion et ten­dent à la paix per­pétuelle. Aron, sur ce point, cite assez longue­ment Mao : « Dès que l’humanité aura détru­it le cap­i­tal­isme, elle entr­era dans l’ère de la paix éter­nelle et elle n’aura plus besoin de guerre. Il n’y aura plus besoin d’armée, de vais­seaux de guerre, d’avions mil­i­taires ni de gaz asphyxi­ants. Dans tous les siè­cles des siè­cles, l’humanité ne con­naî­tra plus jamais de guerre. La guerre révo­lu­tion­naire qui a déjà com­mencé est une par­tie de cette guerre pour la paix éter­nelle » (Mao Zedong, Œuvres choisies, Paris, Édi­tions sociales, 1955, t. II, De la guerre pro­longée, p. 173, cité par Aron 1976, p. 104) [Évidem­ment, on n’est pas obligé de croire que la paix éter­nelle résul­terait de la destruc­tion du cap­i­tal­isme et Aron n’y croy­ait pas une sec­onde. Les hommes n’ont pas atten­du le cap­i­tal­isme pour se faire la guerre. Sur ces sujets voir par exem­ple ici, ici et ici.]

Per­for­ma­tiv­ité moyenne ou « effec­tive »

Pour pou­voir par­ler de per­for­ma­tiv­ité effec­tive, il ne faut pas seule­ment que tel ou tel acteur économique ait util­isé tel ou tel énon­cé économique. Il faut que cette util­i­sa­tion ait vrai­ment eu un effet, qu’elle ait fait la dif­férence. Par exem­ple : l’énoncé a per­mis la mise en place d’un proces­sus économique impos­si­ble sans lui, ou un proces­sus aurait été dif­férent si tel ou tel énon­cé économique n’avait pas été util­isé. Là encore, il appar­tient au soci­o­logue ou à l’historien de prou­ver empirique­ment l’effet de l’énoncé économique (ce qui est plus com­pliqué que de prou­ver seule­ment que tel ou tel acteur s’est inspiré de tel ou tel énon­cé). Dans l’idéal, il faudrait com­par­er le déroule­ment des proces­sus en l’absence de l’énoncé en ques­tion et leur déroule­ment avec util­i­sa­tion de cet énon­cé. Mais cela est rarement pos­si­ble (prob­lème de la com­para­i­son en his­toire en général, cf. Aron 1986). La recherche mêle alors con­jec­ture (que se serait-il passé si… ?) et obser­va­tion (que s’est-il passé effec­tive­ment ?).

Per­for­ma­tiv­ité forte ou « barnési­enne »

La per­for­ma­tiv­ité forte va au-delà de l’effet sur les proces­sus éco­nom­i­co-poli­tiques. Dans la per­for­ma­tiv­ité forte, l’usage d’un énon­cé ou d’un mod­èle économique mod­i­fie les proces­sus économiques de telle manière que l’énoncé ou le mod­èle se voit véri­fié. Les marchés, par exem­ple, se met­tent à se com­porter selon le mod­èle. MacKen­zie pro­pose de par­ler dans ce cas de per­for­ma­tiv­ité barnési­enne, d’après les travaux du soci­o­logue Bar­ry Barnes qui a mon­tré l’importance dans la vie sociale des rétroac­tions (boucles de feed­back) auto-val­i­da­tri­ces (par exem­ple, si tel roi con­sid­ère Robin des Bois comme un hors-la-loi, alors Robin des Bois devient un hors la loi). En économie, ce sera le cas quand l’usage d’une théorie ou d’un mod­èle rend la théorie ou le mod­èle plus vrais. Une pos­si­bil­ité inverse existe : quand l’usage du mod­èle ou de la théorie amène les proces­sus à s’en écarter et donc à ren­dre le mod­èle ou la théorie moins vrais (MacKen­zie par­le ici de con­tre-per­for­ma­tiv­ité).

La per­for­ma­tiv­ité barnési­enne et la con­tre-per­for­ma­tiv­ité peu­vent être rap­prochées des notions clas­siques de prophétie auto-réal­isatrice (pré­dic­tion créa­trice) et de prophétie auto-néga­trice (pré­dic­tion destruc­trice). Rap­pel : la notion de prophétie auto-réal­isatrice (self-ful­fill­ing prophe­cy) est dévelop­pée par Robert K. Mer­ton en 1948 (Mer­ton 1983). Mer­ton part du théorème de Thomas : « Quand les hommes con­sid­èrent cer­taines sit­u­a­tions comme réelles, elles sont réelles dans leurs con­séquences » (William Isaac Thomas, 1863–1947). Il fait remar­quer que d’autres, avant Thomas, avaient noté la per­ti­nence de ce théorème (Bossuet 4, Man­dev­ille, Marx, Freud, William Gra­ham Sum­n­er). Il dis­tingue les cas dans lesquels les prévi­sions n’influencent pas les phénomènes (cas du retour des comètes) et les cas dans lesquels les prévi­sions influ­en­cent les phénomènes (rumeurs sur l’insolvabilité de la Last Nation­al Bank — banque fic­tive imag­inée par Mer­ton pour les besoins de la démon­stra­tion — qui amè­nent les déposants à retir­er leur argent et provoque la fail­lite – bank run – de la banque).

C’est ce dernier cas, quand une prévi­sion influ­ence les phénomènes dans un sens con­forme à la prévi­sion, qu’il appelle « prophétie qui se réalise elle-même » (self-ful­fill­ing prophe­cy) ou prophétie créa­trice. Autres exem­ples de Mer­ton : étu­di­ant angois­sé à l’idée d’échouer à un exa­m­en qui échoue à cause de son angoisse, croy­ance dans le car­ac­tère inéluctable d’une guerre entre deux pays qui con­duit à la guerre, con­flits entre groupes eth­niques aux USA (préjugés sur les Noirs briseurs de grève con­duisant à l’exclusion des Noirs des syn­di­cats qui les con­duit à se com­porter comme des « jaunes » et « véri­fie » a pos­te­ri­ori le préjugé)…

« La pré­dic­tion créa­trice débute par une déf­i­ni­tion fausse de la sit­u­a­tion, provo­quant un com­porte­ment nou­veau qui rend vraie la con­cep­tion, fausse à l’origine » (Mer­ton 1983, p. 143). On note qu’elle con­cerne des com­porte­ments humains (sus­cep­ti­bles de se laiss­er influ­encer, alors que les phénomènes naturels – comètes, météo, vagues… – sont indif­férents aux prévi­sions à leur sujet). Et Mer­ton insiste sur le fait que l’éducation ne suf­fit pas à effac­er les mau­vais­es déf­i­ni­tions ini­tiales de la sit­u­a­tion. Pour met­tre fin aux fail­lites ban­caires, par exem­ple, il a fal­lu une réforme de ces insti­tu­tions.

Mais MacKen­zie préfère par­ler de per­for­ma­tiv­ité barnési­enne plutôt que de prophétie créa­trice ou destruc­trice. D’abord, parce qu’il veut mon­tr­er que ces cas de per­for­ma­tiv­ité barnési­enne con­stituent un sous-ensem­ble d’un phénomène plus général : l’incorporation de la sci­ence économique dans l’infrastructure des marchés. Ensuite, parce que la notion de prophétie chez Mer­ton peut laiss­er croire qu’il s’agit seule­ment de croy­ances et de visions du monde (déf­i­ni­tions de la sit­u­a­tion). Bien sûr les croy­ances sont impor­tantes en matière de com­porte­ment économiques, mais la per­for­ma­tiv­ité ne con­cerne pas seule­ment les croy­ances présentes « dans la tête » des acteurs économiques. La per­for­ma­tiv­ité con­cerne aus­si des élé­ments de sci­ence économique incor­porés dans les algo­rithmes, les procé­dures, les rou­tines et les équipements matériels. Ces élé­ments de théorie ain­si incor­porés peu­vent avoir un effet même si les acteurs sont scep­tiques à leur égard, ne les con­nais­sent pas en détail, voire ignorent com­plète­ment leur exis­tence. Une troisième rai­son qu’a MacKen­zie de ne pas utilis­er la ter­mi­nolo­gie de Mer­ton est que ce dernier laisse enten­dre que les fauss­es déf­i­ni­tions de la sit­u­a­tion sont des phénomènes qua­si pathologiques (croy­ances fauss­es ou arbi­traires, préjugés…). Or ce n’est pas le cas des énon­cés économiques impliqués dans la per­for­ma­tiv­ité barnési­enne. L’équation de Black-Mer­ton-Scholes par exem­ple, qui per­met de cal­culer le prix des options, n’est pas arbi­traire. Elle ne s’est pas seule­ment imposée parce qu’elle était dévelop­pée par des per­son­nes ayant autorité. Et elle aurait été très vite aban­don­née si elle con­dui­sait à per­dre de l’argent. Elle a été adop­tée parce qu’elle per­me­t­tait de fix­er les prix tout en appor­tant une expli­ca­tion sat­is­faisante des mécan­ismes économiques par­tic­i­pant à la fix­a­tion des prix. Elle a con­duit les acteurs à mod­i­fi­er leur façon de penser au sujet des options.

Pour détecter l’existence d’une per­for­ma­tiv­ité barnési­enne, il faut com­par­er les con­di­tions du marché et les sché­mas de prix avant et après l’adoption de l’innovation. Si ces derniers ont changé dans le sens d’une plus grande con­for­mité au mod­èle, on peut par­ler de per­for­ma­tiv­ité barnési­enne. On ne peut pas, toute­fois, par­ler de preuve absolue dans la mesure où d’autre fac­teurs ont pu jouer (on reste dans le domaine de la causal­ité his­torique). En tout cas, il ne suf­fit plus, à ce niveau, d’étudier les énon­cés économiques, ni ceux qui les pro­duisent ou le adoptent : ils faut entr­er dans l’étude des « objets » que l’économie analyse.

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Il serait intéres­sant de se pencher aus­si sur la per­for­ma­tiv­ité de la soci­olo­gie. Les théories soci­ologiques sont-elles «per­for­ma­tives» et en quel sens (per­for­ma­tiv­ité faible, moyenne ou forte) ? Ou plus prosaïque­ment ont-elles une influ­ence, des effets poli­tiques, et lesquels ? C’est Jean-François Rev­el, qui, de façon polémique, soute­nait que les réformes de l’É­d­u­ca­tion nationale inspirées par les thès­es de Bour­dieu sur la repro­duc­tion avaient accru les phénomènes de repro­duc­tion (je ne sais plus si c’é­tait dans La con­nais­sance inutile ou dans La grande parade). Je pense pas qu’une démon­stra­tion en ait été faite, ni dans un sens ni dans l’autre. Mais de façon générale, si les soci­o­logues se sont beau­coup intéressés à la per­for­ma­tiv­ité des sci­ences économiques (dans le cadre de leur vieille querelle avec ces dernières), il ne me sem­ble pas qu’ils se soient beau­coup intéressés à la per­for­ma­tiv­ité de leurs pro­pres énon­cés.

Références

Ray­mond Aron, Intro­duc­tion à la philoso­phie de l’histoire, Paris, Gal­li­mard, Tel, 1938.

Ray­mond Aron, Penser la guerre, Clause­witz. II. L’âge plané­taire, Paris, Gal­li­mard, Bib­lio­thèque des sci­ences humaines, 1976.

Michel Cal­lon (Éd.). The Laws of the Mar­kets, Lon­don, Black­well, 1998.

Don­ald MacKen­zie, An Engine, Not a Cam­era. How Finan­cial Mod­els Shape Mar­kets, Cam­bridge, Mass., MIT Press, 2006.

Robert K. Mer­ton, Élé­ments de théorie et de méth­ode soci­ologique, Brionne, Gérard Mont­fort, 1983.

Jean-Christophe Notin, Foch, Paris, Per­rin, 2008.

  1. JO de l’UE du 30/03/2010 ; cf. déjà l’article 3, alinéa f) du Traité de Rome de 1957 insti­tu­ant la CEE : l’action de la Com­mu­nauté com­porte « l’établissement d’un régime assur­ant que la con­cur­rence n’est pas faussée dans le marché com­mun »
  2. Le dernier biographe de Foch, Jean-Christophe Notin, s’intéresse assez peu à cette ques­tion. Il se con­tente de not­er que la théorie de la guerre de Foch « s’inspire grande­ment de Clause­witz » (Notin 2008, 39). Il remar­que quand même que « la théorie de l’offensive de Foch est con­damnée d’emblée par les pro­grès tech­nique » (ibid.).
  3. « D’ailleurs, la poli­tique glob­ale doit être au ser­vice de la guerre ». Cette phrase, citée par Aron, clôt le pre­mier chapitre du livre de Luden­dorff, Kriegführung und Poli­tik, pub­lié à Berlin en 1922.
  4. « Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourn­er les mal­heurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attir­er. Que dis-je? quand on l’approuve et qu’on y souscrit, quoique ce soit avec répug­nance ». His­toire des vari­a­tions des églis­es protes­tantes, Œuvres com­plètes, vol. XIV, livre IV, p. 145.
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