Construction et déconstruction sociale de quoi ?

Je par­lais dans mon précé­dent bil­let du suc­cès et de l’abus de la notion de con­struc­tion sociale, en faisant remar­quer que Ian Hack­ing, dès 1999, la jugeait obscure et gal­vaudée. Je m’é­tais sou­venu de ces remar­ques du philosophe cana­di­en en décou­vrant sur Twit­ter, il y a deux ans, une polémique au sujet de déc­la­ra­tions de Lau­re Murat et Michelle Per­rot sur France Cul­ture à pro­pos de la galanterie à la française. Comme cette polémique me sem­ble être un exem­ple typ­ique des us et abus de la notion, ain­si que de son obscu­rité, je la ressors de mes archives en com­plé­ment du précé­dent bil­let.

Le tweet de départ était celui-ci :

La ques­tion de la galanterie en elle-même ne m’in­téresse pas ici. J’ob­serve seule­ment que les deux his­to­ri­ennes avaient rai­son de par­ler à son sujet de con­struc­tion sociale. Comme la mode, comme les règles de politesse, et, pour aller vite, comme la total­ité des usages soci­aux, les usages en matière de galanterie sont des usages insti­tués, qui sont vari­ables selon les épo­ques, les lieux et les milieux soci­aux, dont on peut donc faire l’his­toire, la géo­gra­phie et l’ethno­gra­phie. Je dis bien aus­si la géo­gra­phie, car comme il existe des cartes des usages lin­guis­tiques, avec des isogloss­es, on pour­rait très bien imag­in­er des cartes de la galanterie avec des lignes imag­i­naires séparant des usages galants par­ti­c­uliers (en 2016, le jour­nal Ouest-France avait pro­posé une carte de France du nom­bre de bis­es selon les départe­ments ; je ne sais pas ce que ça vaut, mais pourquoi pas).

Les deux his­to­ri­ennes avant sans doute rai­son aus­si de dire que cette notion de galanterie peut venir faire écran, cacher des rela­tions de dom­i­na­tion, voire des for­faits. Mais encore un fois, ce n’est pas ce qui m’in­téresse ici. Ce qui m’in­téresse, c’est seule­ment ce qui est dit et com­pris quand on dit, d’une façon main­tenant banale, qui débor­de large­ment l’usage des spé­cial­istes — dans des tweets par exem­ple — , que quelque chose est une con­struc­tion sociale, voire, comme le dis­ait France Cul­ture au sujet de la galanterie, « une pure con­struc­tion sociale » (je souligne). Car il me sem­ble que l’ex­pres­sion, apparue d’abord dans l’usage sci­en­tifique des soci­o­logues — le tout pre­mier livre qui avait « con­struc­tion sociale » dans son titre, comme le rel­e­vait aus­si Hack­ing, sem­ble avoir été celui de Peter Berg­er et Thomas Luck­mann, The Social Con­struc­tion of Real­i­ty: A Trea­tise in the Soci­ol­o­gy of Knowl­edge (1966) — , est tombée main­tenant dans l’usage com­mun (qui est par­fois aus­si celui des soci­o­logues — ou des his­to­ri­ennes).

Dans le petit extrait vidéo qui accom­pa­g­nait le tweet de France Cul­ture, Michelle Per­rot affir­mait de façon assez prévis­i­ble qu’il faut « décon­stru­ire ce type de choses » (ici la galanterie à la française mais l’in­vi­ta­tion à « décon­stru­ire » aurait pu s’ap­pli­quer et s’ap­plique de fait à toutes sortes d’autres « con­struc­tions sociales ») « et ne pas s’emprisonner dans des stéréo­types, des préjugés et des représen­ta­tions ». Et elle con­clu­ait en ajoutant que « ça ne veut pas dire que les rap­ports entre les hommes et les femmes ne doivent pas être pleins d’amour, de ten­dresse, de taquiner­ie, etc. […] C’est une mer­veilleuse aven­ture que les jeux de l’amour et du hasard, mais atten­tion : la galanterie c’est autre chose, c’est une con­struc­tion ». Ce que France Cul­ture tradui­sait en écrivant que c’est une « pure con­struc­tion sociale ».

La jour­nal­iste Eugénie Bastié avait réag­it de façon polémique en faisant remar­quer que

https://twitter.com/EugenieBastie/status/1104121001816805376

Elle n’avait pas com­plète­ment tort. Oui, bien sûr que l’é­gal­ité aus­si est une con­struc­tion sociale et cela de deux façons au moins : en tant que représen­ta­tion, celle d’un idéal que l’on veut croire pos­si­ble, et dont on pour­rait mon­tr­er d’ailleurs qu’il en existe de très nom­breuses vari­antes, mais aus­si en tant qu’ac­tion (la prax­is plutôt que la poiê­sis d’Aris­tote) et on sait que cette action en faveur de l’é­gal­ité, qui trans­forme l’a­gent lui-même, ne va pas sans mal. Elle n’avait pas com­plète­ment tort, mais — c’est le pro­pre de la polémique — elle allait trop vite. Ralen­tis­sons donc un peu.

Dans mon bil­let précé­dent, je citais Ian Hack­ing qui obser­vait que

Toute analyse en ter­mes de con­struc­tion sociale est une cri­tique du statu quo. Les con­struc­tion­nistes soci­aux trai­tant du phénomène X ten­dent à soutenir que :

(1) X n’a pas besoin d’ex­is­ter, ou n’a pas besoin d’être comme il est en quoi que ce soit. X, ou X tel qu’il est aujour­d’hui, n’est pas déter­miné par la nature des choses ; il n’est pas inévitable.
Très sou­vent ils vont plus loin et avan­cent que :
(2) Tel qu’il est, X est assez médiocre.
(3) Nous nous sen­tiri­ons beau­coup mieux si l’on pou­vait se débar­rass­er de X, ou tout au moins le trans­former rad­i­cale­ment.

La thèse (1) est tou­jours présente, ajoutait-il (au moins sous la forme X n’est pas néces­saire, X pour­rait exis­ter et a existé autrement, X a une his­toire, etc.). Les thès­es con­struc­tivistes défend­ent aus­si sou­vent (2) et (3) mais pas néces­saire­ment.

Tout ceci s’ap­plique par­faite­ment aux argu­ments de Michelle Per­rot cités plus haut. Quand elle par­le de « décon­stru­ire » la galanterie, quand elle dit que la galanterie est une « con­struc­tion sociale », elle dit :

  1. que la galanterie à la française n’est pas néces­saire, qu’il existe d’autres usages pos­si­bles,
  2. qu’elle est mal­gré les apparences assez médiocre (son invo­ca­tion risque de nous « empris­on­ner dans des stéréo­types, des préjugés et des représen­ta­tions »),
  3. qu’il ne serait donc pas mau­vais de la trans­former rad­i­cale­ment.

Mais c’est sur ce dernier point que son argu­men­ta­tion, dans la ver­sion de France Cul­ture en tout cas, me sem­blait devenir assez obscure.

Ralen­tis­sons donc encore un peu et reprenons la cita­tion : « C’est une mer­veilleuse aven­ture que les jeux de l’amour et du hasard, mais atten­tion : la galanterie c’est autre chose, c’est une con­struc­tion » (je souligne). J’ai beau tourn­er cette cita­tion dans tous les sens, je ne vois pas com­ment la com­pren­dre autrement que comme la dis­tinc­tion entre des X (ici la galanterie) qui seraient des « con­struc­tions » (sous enten­du « sociales ») et d’autres X (ici les jeux de l’amour et du hasard) qui ne le seraient pas. Il exis­terait autrement dit des choses sociales (car com­ment appel­er autrement que soci­aux les jeux de l’amour et du hasard) qui échap­peraient à la con­struc­tion sociale ou en tout cas pour­raient y échap­per dans un monde idéal. Est-ce que Michelle Per­rot voulait dire qu’il serait pos­si­ble, après avoir « décon­stru­it », méthodique­ment, les unes après les autres, toutes les « con­struc­tions sociales » qui nous empris­on­nent « dans des stéréo­types, des préjugés et des représen­ta­tions », d’ac­céder enfin à l’essence des choses ? à l’essence des rela­tions ? à des rela­tions absol­u­ment spon­tanées, résul­tant à chaque instant de la créa­tiv­ité de purs indi­vidus, enfin libérés de toutes les con­traintes et assig­na­tions sociales ? Je n’en sais rien. Il faudrait le lui deman­der. Mais si c’est ce qu’elle voulait dire, ce serait à bien des égards un non sens soci­ologique. Au min­i­mum, ses pro­pos me sem­blaient con­tenir un impen­sé qui est bien dans l’e­sprit du temps, celui de l’in­di­vid­u­al­isme idéologique dont je par­lais à la suite de Dumont dans mon précé­dent bil­let (ce que soulig­nait la tra­duc­tion par France Cul­ture en ter­mes de « pure con­struc­tion sociale » — je souligne encore).

Je n’avais pas lu tous les tweets de l’avalanche qu’avait déclenchée celui d’Eugénie Bastié, mais l’un d’eux avait quand même retenu mon atten­tion. C’é­tait celui-ci :

L’au­teur n’avait pas com­plète­ment tort non plus. Il accepte l’idée que l’é­gal­ité aus­si est une con­struc­tion sociale puisque tout ce qui est social est par déf­i­ni­tion une «con­struc­tion sociale» (en cela il ne dit pas tout à fait la même chose que ce que dis­ait Michelle Per­rot, dis­tin­guant les jeux de l’amour et du hasard d’une part, et puis la galanterie, con­struc­tion sociale, de l’autre). Mais il ajoute qu’il y a des con­struc­tions accep­tées, après con­sen­sus, et d’autres qui se sont imposées avec le temps à ceux qui les subis­sent. S’il avait retenu mon atten­tion, c’est parce qu’il intro­dui­sait ain­si, prob­a­ble­ment sans le savoir, une dis­tinc­tion qui cor­re­spond à peu près à celle que fai­sait Friedrich Hayek entre ordre spon­tané (kos­mos) et ordre con­stru­it (taxis), mais en inver­sant l’or­dre des préférences : un ordre con­stru­it, dans le cadre d’un con­sen­sus, vaudrait mieux selon lui qu’un ordre spon­tané qui s’est imposé avec le temps. Voilà en tout cas une dis­tinc­tion qui pour­rait apporter un peu de clarté : kos­mos et taxis sont bien des « con­struc­tions sociales » ou — terme que je préfère — des insti­tu­tions mais — et Hayek sur ce point rejoignait Saus­sure — seul le sec­ond résulte d’un des­sein explicite.

Ce contenu a été publié dans Sociologie, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.