Le prénom Fañch et l’état civil, un peu de sociologie

Saisi par quelques députés qui con­tes­taient l’ar­ti­cle 6 de la loi rel­a­tive à la pro­tec­tion pat­ri­mo­ni­ale des langues régionales et à leur pro­mo­tion, dite loi Molac, votée par l’Assem­blée nationale le 8 avril dernier, le Con­seil con­sti­tu­tion­nel a donc ren­du son ver­dict : le six­ième alinéa de l’ar­ti­cle L. 442–5‑1 du code de l’é­d­u­ca­tion, créé par cet arti­cle 6 est recon­nu con­forme à la Con­sti­tu­tion. Mais le Con­seil, de son pro­pre chef, s’est aus­si penché sur les arti­cles 4 et 9 de la même loi qui ont tous les deux été déclarés con­traire à la con­sti­tu­tion, en ce qu’ils en mécon­naî­traient l’ar­ti­cle 2 (pre­mier alinéa : “la langue de la République est le français”):

  • l’ar­ti­cle 4 “en prévoy­ant que l’en­seigne­ment d’une langue régionale peut pren­dre la forme d’un enseigne­ment immer­sif”
  • et l’ar­ti­cle 9 “en prévoy­ant que des men­tions des actes de l’é­tat civ­il peu­vent être rédigées avec des signes dia­cri­tiques autres que ceux employés pour l’écri­t­ure de la langue française”, ce qui reviendrait à recon­naître “aux par­ti­c­uliers un droit à l’usage d’une langue autre que le français dans leurs rela­tions avec les admin­is­tra­tions et les ser­vices publics”.

Bref, l’en­seigne­ment immer­sif tel qu’il est pra­tiqué en Bre­tagne depuis 1977 par les écoles Diwan ain­si que l’usage admin­is­tratif de signes dia­cri­tiques “autres que ceux employés pour l’écri­t­ure de la langue française” sont déclarés incon­sti­tu­tion­nels. La déci­sion fait les gros titres de la presse quo­ti­di­enne régionale du same­di 22 mai : “Enseigne­ment des langues régionales : le débat est relancé”, déclare Ouest-France “La langue bre­tonne accuse le coup”, ajoute Le Télé­gramme.

Je ne souhaite pas dans ce bil­let traiter de l’aspect directe­ment poli­tique de cette affaire, qui s’in­vite dans la cam­pagne pour les élec­tions régionales (le député Paul Molac, por­teur de la loi dont le Con­seil con­sti­tu­tion­nel vient d’in­valid­er deux arti­cles, fig­ure sur la liste « La Bre­tagne avec Loïg » du prési­dent social­iste sor­tant de la région Bre­tagne, Loïg Ches­nais-Girard). Mais c’est en soci­o­logue un peu frot­té de lin­guis­tique, que je souhaite apporter quelques réflex­ions en par­tant de la ques­tion des signes dia­cri­tiques “autres que ceux employés pour l’écri­t­ure de la langue française” et de l’ex­em­ple que tout le monde a en tête en Bre­tagne et qui moti­vait très large­ment l’ar­ti­cle 9 de la loi préc­itée.

Cet exem­ple est celui du tilde sur le n du prénom Fañch. Un arti­cle de Wikipé­dia est spé­ciale­ment con­sacré à cette « affaire Fañch » qui a démar­ré en 2017. En voici les prin­ci­paux épisodes. En mai 2017, le ser­vice de l’é­tat civ­il de la mairie de Quim­per refuse le prénom Fañch (hypocoris­tique de Frañsez, l’équiv­a­lent bre­ton de François) choisi par les par­ents pour leur garçon qui vient de naître. La ville de Quim­per revient très rapi­de­ment sur cette déci­sion, mais en sep­tem­bre le tri­bunal de grande instance du lieu ordonne la rec­ti­fi­ca­tion du prénom, con­sid­érant qu’ad­met­tre le tilde reviendrait « à rompre la volon­té de notre État de droit de main­tenir l’u­nité du pays et l’é­gal­ité sans dis­tinc­tion d’o­rig­ine ». Les par­ents font appel et la cour d’ap­pel de Rennes leur donne sat­is­fac­tion. Mais le par­quet général dépose un pour­voi en cas­sa­tion, rejeté finale­ment par la pre­mière cham­bre civile de la Cour de cas­sa­tion le 17 octo­bre 2019. L’en­fant est donc autorisé à s’ap­pel­er Fañch, avec tilde. Mais la recon­nais­sance légale des signes dia­cri­tiques des langues régionales demeu­rait frag­ile et l’ar­ti­cle 9 de la loi Molac visait juste­ment à sécuris­er le droit sur ce point. La déci­sion du Con­seil con­sti­tu­tion­nel frag­ilise de nou­veau la posi­tion des par­ents qui pour­raient, comme les par­ents quim­pérois de Fañch, n’être défini­tive­ment fixés sur l’ac­cep­ta­tion ou non d’un prénom qu’après une longue procé­dure judi­ci­aire.

Dans le cas de Fañch, le pre­mier obsta­cle avait été la cir­cu­laire du 23 juil­let 2014 rel­a­tive à l’état civ­il qui donne une liste fer­mée de “voyelles et con­sonne accom­pa­g­nées d’un signe dia­cri­tique con­nues de la langue française”. Il s’ag­it de à â ä é è ê ë ï î ô ö ù û ü ÿ ç. Le ñ n’y fig­ure pas, d’où la pre­mière réac­tion du ser­vice d’é­tat civ­il de la mairie de Quim­per ain­si que la déci­sion du tri­bunal de grande instance.

Le site inter­net Ar Gedour (Le Guet­teur ou La Vigie) a pub­lié un arti­cle très détail­lé sur les orig­ines et l’usage du tilde, tant en français qu’en bre­ton. On y apprend notam­ment que « tilde » est le mot castil­lan qui a fini par s’im­pos­er en français à la place du mot « tiltre ». Les deux mots vien­nent du latin tit­u­lus «titre, inscrip­tion » et dans un sens spé­cial « écriteau attaché au cou d’un esclave mis en vente » (Gaffiot).

En français, le tilde était util­isé dès le Moyen Âge : placé au-dessus d’un mot, sous la forme d’un trait hor­i­zon­tal, recour­bé ou non à ses extrémités, il indi­quait une abrévi­a­tion (voir la déf­i­ni­tion de tilde dans le Tré­sor de la langue française infor­ma­tisé). C’est ain­si que, comme le fait remar­quer ironique­ment l’au­teur de l’ar­ti­cle d’Ar Gedour, « Roi de France » pou­vait s’écrire « Roy de Frãce » et « les Français» « Les Frãçois » ! Les plus mali­cieux font remar­quer que l’ar­ti­cle 111 de l’or­don­nance de Villers-Cot­terêt de 1539, tou­jours en vigueur, com­porte lui-même deux tilde dans l’édi­tion orig­i­nale. Le tilde, his­torique­ment, n’est donc pas plus espag­nol ou bre­ton que français et la cir­cu­laire de 2014 témoigne incon­testable­ment d’un juridisme quelque peu étriqué, de même que la déci­sion du Con­seil con­sti­tu­tion­nel qui ne donne aucune pré­ci­sion sur ce qu’il con­sid­ère être les signes dia­cri­tiques « employés pour l’écri­t­ure de la langue française » (peut-être s’ap­puie-t-il implicite­ment sur ladite cir­cu­laire).

En bre­ton, le même arti­cle d’Ar Gedour sig­nale l’u­til­i­sa­tion du tilde dès la sec­onde moitié du XVe siè­cle, dans le Catholi­con, dic­tio­n­naire trilingue bre­ton, latin, français dû à Jehan Lagadeuc. Le tilde y est placé au-dessus d’une voyelle et indique le dou­ble­ment du n qui suit ain­si que sa nasal­i­sa­tion. L’ex­em­ple don­né par Ar Gedour est celui de l’ex­pres­sion glãn an dour, « rive de riv­ière », qui en bre­ton con­tem­po­rain s’écrirait glann an dour.

Fac sim­ilé de l’ar­ti­cle glãn an dour dans le Catholi­con.

En bre­ton con­tem­po­rain, c’est depuis 1908 et l’adop­tion de l’orthographe dite KLT (Kerne-Leon-Treger) que le tilde, qui appa­raît unique­ment sur le n, sig­nale la nasal­i­sa­tion de la voyelle précé­dente, par exem­ple dans dañs [dãs] « danse », preñv [prẽ:v] « ver », groñs [grɔ̃s] « absol­u­ment », puñs [pỹs] « puits », etc. Fañch se prononce donc [fãʃ].

Voilà som­maire­ment pour l’usage du tilde et de son his­toire.

Venons en main­tenant à la soci­olo­gie et plus spé­ciale­ment à celle des prénoms. De ce point de vue, le choix des par­ents d’ap­pel­er leur enfant Fañch s’in­scrit dans une ten­dance con­tem­po­raine plus générale à diver­si­fi­er et indi­vid­u­alis­er les prénoms, bien analysée par Bap­tiste Coul­mont dans son livre Soci­olo­gie des prénoms (La Décou­verte, « Repères», 2011). En France, il fal­lait plus de 100 prénoms en 2004 pour nom­mer la moitié d’une classe d’âge, alors que les 20 prénoms les plus fréquents suff­i­saient en 1946 (Coul­mont, 2011, p. 38). La ten­dance parentale est de rechercher des prénoms rares «qui indi­vid­u­alisent mécani­quement les enfants qui les por­tent» (ibid. p. 40). Un graphique paru dans la revue Octant mon­tre que la Bre­tagne suiv­ait sur ce point la ten­dance française générale, à un moin­dre degré cepen­dant :

Graphique repro­duit dans Coul­mont, 2011, p. 40.

Par­mi les procédés per­me­t­tant de diver­si­fi­er les prénoms, Bap­tiste Coul­mont men­tionne le mécan­isme d’«expansion à par­tir d’une racine», iden­ti­fié par le soci­o­logue améri­cain Stan­ley Lieber­son. Ce mécan­isme, qui exploite le proces­sus de déri­va­tion lin­guis­tique, « per­met d’en­gen­dr­er de nou­velles formes à par­tir d’une forme ini­tiale » (ibid. , p. 57). Le prénom Jane, par exem­ple, va don­ner nais­sance à une mul­ti­tude de formes dérivées : Janette, Jan­ice, Janis, Jaime, Jamie… Le cas de Fañch nous mon­tre un autre procédé de diver­si­fi­ca­tion : cette fois c’est l’hypocoris­tique qui devient un prénom à part entière, dis­tinct du prénom ini­tial. Fañch, dans ce cas, n’est plus ni François ni Frañsez et la valeur hypocoris­tique est neu­tral­isée. Si les Russ­es suiv­aient la ten­dance occi­den­tale à la diver­si­fi­ca­tion des prénoms, ils pour­raient ain­si créer autant de prénoms dif­férents qu’il y a de diminu­tifs (hypocoris­tiques) pos­si­bles du prénom Alexan­dre : Sacha, Sachen­ka, Sania, San­ka, Choura, Chourik… Per­son­nelle­ment, je trou­verais cela un peu curieux et même dom­mage­able, la richesse de la langue reposant en l’oc­cur­rence sur l’ensem­ble con­sti­tué par le prénom offi­ciel dis­tinct de ses vari­antes hypocoris­tiques adap­tées cha­cune à des sit­u­a­tions d’in­ter­locu­tion par­ti­c­ulières, mais je ne suis pas lég­is­la­teur (je n’ai pas véri­fié si une telle ten­dance se des­sine en Russie, mais la page Wikipé­dia con­sacrée à la notion d’hypocoris­tique s’ap­puie sur des travaux hon­grois pour soulign­er une telle ten­dance en Hon­grie).

Du point de vue de la diver­si­fi­ca­tion et de l’in­di­vid­u­al­i­sa­tion en tout cas, le prénom Fañch par­ticipe donc d’une ten­dance con­tem­po­raine qui n’a rien de spé­ci­fique à la Bre­tagne. Mais il y a quand même quelque chose de plus spé­ci­fique à la Bre­tagne dans cette affaire, c’est le mil­i­tan­tisme région­al­iste.

Autre­fois, les par­ents de Fañch l’au­raient appelé François ou Jean François ou François Marie, du moins à l’é­tat civ­il, en reprenant les prénoms en usage dans les généra­tions précé­dentes, ce qui ne les aurait pas empêchés de lui par­ler bre­ton, voire de l’ap­pel­er au quo­ti­di­en Frañsez ou Fañch. Voici par exem­ple ce que dit à ce sujet l’écrivain et gram­mairien bre­ton­nant Frañsez Kervel­la, né à Diri­non en 1913, dans son livre auto­bi­ographique An ti e traoñ ar c’hoad (La mai­son en bas du bois) (Lesn­even, Mouladu­ri­où Hor Yezh, 1990) :

En ti-kêr e oan bet kaieret din­dan an anv a François-Marie, hag an anv-se eo an hini a veze roet din er gêr, an hini ivez ma oan anavezet drezañ ur wech kaset d’ar skol. (À la mairie, j’ai été enreg­istré sous le nom de François-Marie, et c’est ce nom-là que l’on me don­nait à la mai­son, celui sous lequel j’é­tais con­nu aus­si une fois «envoyé» 1 à l’é­cole).

Il était appelé François-Marie, ce qui n’empêchait pas sa mère — il fut très jeune orphe­lin de père — de lui par­ler exclu­sive­ment en bre­ton, qui était donc sa langue mater­nelle. Comme de très nom­breux enfants de sa généra­tion et de la généra­tion ultérieure encore, c’est à l’é­cole qu’il apprit le français. Si je regarde du côté de mes pro­pres ancêtres, tous orig­i­naires de la par­tie ouest, bre­ton­nante, de la Bre­tagne, à l’ex­cep­tion d’un arrière-grand-père mater­nel et de ses pro­pres ancêtres, et tous de milieu pop­u­laire (cul­ti­va­teurs et marins), les prénoms les plus représen­tés chez les hommes étaient, dans l’or­dre, Jean, François, Yves, Joseph, Claude, Guil­laume, Alain, Louis, Hervé, Pierre, Julien et chez les femmes Marie (mais ce prénom était aus­si porté par des hommes), Anne, Françoise, Cather­ine, Mar­guerite. Dans ma base de don­nées généalogique qui com­porte 1207 per­son­nes et qui remonte pour cer­taines branch­es jusqu’au XVIe siè­cle, 615 per­son­nes (51 %) por­tent ces 16 prénoms-là. Il s’ag­it des prénoms tels qu’ils fig­urent sur les reg­istres de l’Église ou sur ceux de l’é­tat civ­il qui, depuis 1539 et l’or­don­nance de Villers-Cot­terêt, doivent être rédigés en français. L’usage quo­ti­di­en pou­vait bien sûr être dif­férent et employ­er une forme bre­tonne (Lom ou Lomig pour Guil­laume, Katelin ou Katell pour Cather­ine, etc.). Il n’en reste pas moins que par­mi ces 16 prénoms, seul Hervé est d’o­rig­ine cel­tique et peut être con­sid­éré comme un prénom « bre­ton ». On pour­rait y ajouter Yves en rai­son de la pop­u­lar­ité en Bre­tagne, depuis le XIVe siè­cle, d’Yves Hélo­ry de Ker­martin, mais les spé­cial­istes diver­gent au sujet de l’é­ty­molo­gie, ger­manique ou cel­tique, de ce nom 2. Deux autres prénoms « bre­tons » seule­ment fig­urent par­mi ces prénoms ances­traux : le prénom féminin Nonne (4 occur­rences) et le prénom mas­culin Trémeur (3 occur­rences). Le pre­mier fait référence à sainte Nonne (mais l’é­ty­molo­gie pour­rait être latine), le sec­ond à saint Trémeur. Cette rareté des prénoms « bre­tons » n’empêchait pas ces ancêtres, les cul­ti­va­teurs de la par­tie bre­ton­nante de la Bre­tagne en tout cas, de par­ler bre­ton et prob­a­ble­ment, chez les plus anciens, seule­ment cette langue.

Depuis les années 1970 à l’in­verse, de très nom­breux enfants se sont vu attribuer des prénoms bre­tons ou « cel­tiques ». Ce n’est pas par hasard que Bap­tiste Coul­mont, dans son livre Soci­olo­gie des prénoms, s’ar­rête plus spé­ciale­ment sur le cas de la Bre­tagne pour mon­tr­er com­ment les usages du prénom peu­vent porter la mar­que de «cer­taines reven­di­ca­tions microna­tion­al­istes ou région­al­istes au sein d’É­tats-nations plus larges» (Coul­mont, 2011, p. 25). S’ap­puyant entre autres sur un arti­cle de Mar­tine Ségalen, il observe que

la Bre­tagne devient, sur le plan des prénoms, de plus en plus bre­tonne au cours des soix­ante dernières années. Les reven­di­ca­tions auton­o­mistes et nation­al­istes des années 1970 s’ac­com­pa­g­nent d’un nation­al­isme du prénom. La libéral­i­sa­tion du choix des prénoms, effec­tive en 1993 mais pré­parée plus avant, donne aux par­ents la pos­si­bil­ité de con­fi­er à leurs enfants une iden­tité d’au­tant plus impor­tante, à leurs yeux, que les dif­férents dialectes bre­tons ne sont plus par­lés (ibid.).

Un graphique accom­pa­gne le pro­pos qui mon­tre qui si la part des enfants nés en Bre­tagne qui avaient reçu un prénom bre­ton ne dépas­sait pas 10 % dans la péri­ode 1950–1970, elle pro­gresse assez net­te­ment au cours de la décen­nie 1970 pour attein­dre près de 15 %, puis retombe légère­ment au début des années 1980 et repart en nette hausse entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 2000 où elle atteint 25 % 3.

On pour­ra reprocher au soci­o­logue une référence assez approx­i­ma­tive aux «dif­férents dialectes bre­tons». La langue bre­tonne, si c’est d’elle qu’il s’ag­it, n’est plus guère par­lée il est vrai, mais elle n’a pas non plus com­plète­ment dis­paru (la dernière enquête, celle de TMO pour le Con­seil région­al en 2018 esti­mait à 140 000 le nom­bre de locu­teurs effec­tif, soit une diminu­tion de 40 % depuis 1997, avec une fréquence d’usage qui, il est vrai aus­si, n’est pas tou­jours quo­ti­di­enne). Ces réserves étant faites, le con­stat était glob­ale­ment juste mais le proces­sus reven­di­catif et iden­ti­taire deman­derait à être étudié de plus près et notam­ment l’hy­pothèse, sous-jacente dans le pas­sage cité, que les prénoms bre­tons viendraient com­penser sur le plan iden­ti­taire le déclin de la langue. Tous les choix de prénoms bre­tons, de ce point de vue, n’ont sans doute pas la même sig­ni­fi­ca­tion. Dans un autre chapitre de son livre, pour illus­tr­er les phénomènes de mode d’o­rig­ine régionale, c’est encore la Bre­tagne que rete­nait Bap­tiste Coul­mont en mon­trant com­ment le prénom Loïc, don­né exclu­sive­ment dans les départe­ments de l’Ouest, dont les 5 départe­ments bre­tons, en 1946, est devenu un prénom à la mode qui va tra­vers­er la France à par­tir des années 1950 avant que la mode ne régresse en com­mençant par les départe­ments d’où elle était par­tie (Coul­mont, 2011, p. 51). Il est à peu près cer­tain que tous ces Loïc, même quand ils sont nés en Bre­tagne, ne par­lent pas le bre­ton. Beau­coup même ne le com­pren­nent sans doute pas. Cela sem­ble être le cas cas du prési­dent sor­tant de la région, Loïg Ches­nais-Girard (né en 1977 à Lan­nion), dont le prénom nous met par ailleurs en présence d’un procédé sup­plé­men­taire de diver­si­fi­ca­tion: celui qui con­siste à jouer unique­ment sur la gra­phie, qui dis­tinguera par exem­ple Loïc de Loïck ou de Loïg 4. Mais le prénom Loïc n’est sans doute pas le plus représen­tatif d’un prénom mil­i­tant et il faut tenir compte des par­ents qui asso­cient choix de prénoms bre­tons et trans­mis­sion de la langue bre­tonne, soit dans le cadre famil­ial, soit dans le cadre sco­laire, soit dans les deux cadres à la fois (B. Coul­mont était bien con­scient de ces ques­tions, comme le mon­tre cette com­para­i­son déjà anci­enne entre la Bre­tagne et le Pays basque).

Cela con­duirait aus­si à tra­vailler, dans le cas par­ti­c­uli­er de la Bre­tagne, sur le lien entre prénoms bre­tons et CSP, souligné dès 2002 par Françoise Mor­van :

le partage entre le bas peu­ple et la petite bour­geoisie se lit dans les reg­istres d’é­tat civ­il : aux pau­vres, les noms améri­cains, Per­le, Dick, Elvis, Cindy qui se retrou­vent dans les lycées tech­niques ; aux class­es de latin­istes voués aux sec­tions sci­en­tifiques les Gwenn, Owen, Ann-Aël, Gwen­vaël, Maïwenn et autres enfants mar­qués du signe de la dis­tinc­tion (F. Mor­van, Le monde comme si, Actes Sud, 2002, p. 52).

L’out­il mis en place par Bap­tiste Coul­mont con­firme déjà que les Mai­wenn (il faut saisir le prénom sans le tré­ma sur le i), sta­tis­tique­ment, se situent net­te­ment au-dessus de la moyenne des autres can­di­dats pour le nom­bre de men­tions au bac con­traire­ment aux Cindy qui se situent net­te­ment en-dessous de cette moyenne. Mais toutes ces Maïwenn ne vien­nent peut-être pas de Bre­tagne.

  1. J’u­tilise exprès le bre­ton­nisme « envoyé » qui résulte de la tra­duc­tion du bre­ton kaset : en Bre­tagne, on peut vous « envoy­er » à l’é­cole (kas ac’hanoc’h d’ar skol), c’est-à-dire vous y inscrire, vous y con­duire… C’est sim­ple­ment que le verbe kas désigne un mou­ve­ment vers l’ex­térieur (qui peut se traduire selon les cas par envoy­er, emmen­er, con­duire, livr­er, porter) tan­dis que son con­traire, digas, désigne un mou­ve­ment vers l’in­térieur (ramen­er, rap­porter), et que cette séman­tique bre­tonne a lais­sé des traces dans le français par­lé en Bre­tagne. Voir à ce sujet les deux tomes du best sell­er région­al d’Hervé Lossec, Les bre­ton­nismes. Le français tel qu’on le par­le en Bre­tagne. Édi­tions Skol Vreizh, 2010 et 2011.
  2. On peut laiss­er place au doute aus­si pour le prénom féminin Anne, en rai­son de la par­tic­u­lar­ité du culte de sainte Anne en Bre­tagne.
  3. Cette courbe cor­re­spond assez bien, et ce n’est cer­taine­ment pas un hasard, à ce qui se passe aus­si dans le domaine musi­cal avec la pre­mière vague «cel­tique» des années 1970 — mar­quée notam­ment par le con­cert d’Alan Stiv­ell à l’Olympia en févri­er 1972 –, le creux relatif des années 1980, puis la sec­onde vague des années 1990, mar­quée entre autres par L’Héritage des Celtes.
  4. La dif­férence entre Loïc et Loïg peut s’ex­pli­quer par le phénomène lin­guis­tique de dévoise­ment des con­sonnes finales qui existe en bre­ton comme dans d’autres langues. Ain­si, devant une voyelle, on pronon­cera [loig] (par exem­ple dans Loig a lavar…, «Loïc dit…») mais si le mot est seul (par exem­ple dans l’in­ter­pel­la­tion «Loïc !») on pronon­cera [loik]. Mais c’est bien le même prénom, phonologique­ment et éty­mologique­ment. Seul l’ar­ti­fice de la let­tre et son inscrip­tion à l’é­tat civ­il per­met d’en faire deux prénoms dif­férents. Le procédé est assez fréquem­ment util­isé, par­fois sans aucune expli­ca­tion phonologique ou phoné­tique, et j’ai appris, en tant qu’en­seignant, à faire atten­tion à ne pas con­fon­dre les Kil­ian, les Kil­lian et les Kylian ou les Kathy et les Katy — exem­ple de dou­ble dif­féren­ci­a­tion avec un hypocoris­tique devenu prénom à part entière + dif­férence de gra­phie.
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2 réponses à Le prénom Fañch et l’état civil, un peu de sociologie

  1. Marcel dit :

    Intéres­sant arti­cle.

    En étant prag­ma­tique , quel critère serait retenu pour l’ad­mis­si­bil­ité du tilde ? La fac­ulté de le trou­ver dans des textes his­toriques en français ? Cela sig­ni­fie donc ajouter un signe à la liste. Cela ne change pas la dynamique glob­ale, juste la liste dif­fusée en cir­cu­laire.

    Il se trou­vera bien un autre nom ou prénom qui coin­cera.

    S’il s’ag­it de chang­er la dynamique glob­ale, et admet­tre les prénoms ou nom de famille con­forme à leur orig­ine, il sera impos­si­ble de main­tenir une telle liste, que l’on songe par exem­ple aux alpha­bets des seules langues slaves occi­den­tales. Joies de l’UTF‑8, une telle exten­sion devrait con­duire à la reven­di­ca­tion de l’usage de car­ac­tères arabes ou cyrilliques.

    Pas sur que ça rend plus aisé le vivre-ensem­ble.

  2. Jean-Michel dit :

    Il y a deux aspects en effet, l’é­clairage socio-his­torique et la déci­sion prag­ma­tique. Per­son­nelle­ment déjà, du point de vue prag­ma­tique, j’au­rais suivi la tra­di­tion ances­trale et don­né à l’en­fant le prénom offi­ciel François quitte à l’ap­pel­er Fañch et à lui par­ler bre­ton dans la vie courante. Ce serait aus­si garder à l’hypocoris­tique sa valeur d’hypocoris­tique (je n’i­rais pas non plus appel­er offi­cielle­ment un enfant Dédé plutôt qu’An­dré). Mais ce n’est pas la ten­dance générale apparem­ment. Côté admin­is­tratif, il était seule­ment ques­tion d’un signe dia­cri­tique qui a été util­isé en français, pas d’un autre alpha­bet, d’où l’ar­rêt favor­able au tilde de la Cour d’ap­pel de Rennes. Sur ce point la déci­sion du Con­seil con­sti­tu­tion­nel — mais je n’en suis pas spé­cial­iste — me paraît bien moins motivée puisqu’elle se con­tente de par­ler des signes dia­cri­tiques « employés pour l’écriture de la langue française » sans en don­ner aucune liste ni ren­voy­er à aucun autre texte.

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