Mensonge ou confabulation ?

Je vois pass­er beau­coup de com­men­taires, dans la presse et ailleurs, au sujet des men­songes de Don­ald Trump. Ça a encore été le cas après son dis­cours devant l’Assemblée générale des Nations-Unies, le 23 sep­tem­bre. Ain­si, tout ce qu’il a pu dire au sujet du réchauf­fe­ment cli­ma­tique ne serait que men­songe. J’ai pris le temps d’écouter l’ensemble de son dis­cours. Je n’y ai enten­du aucun men­songe. Car le men­songe sup­pose un cer­tain rap­port à la vérité. Le menteur con­naît la vérité, mais il choisit de ne pas la dire, soit par omis­sion de cer­taines faits, soit par la tenue de pro­pos délibéré­ment fal­si­fiés. Le men­songe implique, autrement dit, une inten­tion de trahir la vérité. Il peut s’accompagner d’une cer­taine cul­pa­bil­ité ou au min­i­mum d’un inquié­tude. Un enfant qui ment, par exem­ple, va pou­voir éprou­ver l’inquiétude que son men­songe soit décou­vert. La vérité, quant à elle, est indis­so­cia­ble d’une cer­taine forme d’autocensure ou de refoule­ment. Dire la vérité, c’est s’interdire de dire n’importe quoi. C’est, au besoin, pren­dre la peine ou le temps de véri­fi­er ce que l’on dit. Cela peut deman­der du temps, de la patience. Il n’y a pas de vérité sans accès à une capac­ité éthique ou morale de restric­tion et de véri­fi­ca­tion.

Il n’y a rien de tout cela chez Don­ald Trump. Le dis­cours de Trump répond seule­ment au principe de plaisir. Il dit ce qui lui plaît, voilà tout. Quant à ce qui ne lui plaît pas, il le tourne en déri­sion. Dans tous les cas, il est sincère et il jubile. Étant totale­ment dépourvu de la capac­ité à éprou­ver le moin­dre scrupule éthique, il est totale­ment inca­pable de dis­tinguer la vérité du men­songe. Il ne ment pas, il con­fab­ule. La pre­mière idée qui lui passe par la tête, pourvu qu’elle lui plaise, est bonne à dire. Cer­taines de ses idées, il est vrai, sont plus durables que d’autres, mais c’est une sim­ple affaire d’habitus, c’est-à-dire que cela vient de l’ensemble des dis­po­si­tions qu’il doit à son milieu social et à son par­cours. D’autres idées peu­vent être plus éphémères. Il racon­tera telle his­toire parce qu’il croit s’en sou­venir et que ça lui plaît sur le moment. Mais il l’aura oubliée peu de temps après et en racon­tera une autre, qui lui paraît tout aus­si plaisante.

Dans son arti­cle de 1906 sur les sectes protes­tantes améri­caines et l’esprit du cap­i­tal­isme, Max Weber obser­vait que le cer­ti­fi­cat de qual­i­fi­ca­tion éthique qu’apportait l’admission dans une secte à l’issue d’une péri­ode de pro­ba­tion n’était véri­ta­ble­ment utile qu’aux entre­pre­neurs issus de la moyenne bour­geoisie. Dans une allu­sion à Niet­zsche, il ajoutait que les plus grandes fig­ures du cap­i­tal­isme, les mag­nats des trusts, ces « surhommes de l’économie », cam­paient quant à eux « par-delà le bien et le mal ». Ils n’éprouvaient nul besoin d’une garantie éthique. Le dis­cours de Trump, de manière générale, mon­tre que lui aus­si campe « par-delà le bien et le mal ». Mais pas du tout parce qu’il incar­n­erait un quel­conque « surhomme » niet­zschéen. C’est même tout le con­traire. Totale­ment dépourvu de con­science morale, il appar­tient à l’ensemble de ces comé­di­ens autour desquels, selon Niet­zsche, tour­nent la foule et la gloire, car « tel est le cours du monde ».

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Le comé­di­en a de l’e­sprit, mais un esprit sans con­science morale. Il croit tou­jours à ce qui lui per­met le plus d’im­pos­er sa façon de croire, — à lui-même.
Demain, il croira en une chose nou­velle et après-demain en une autre, plus nou­velle encore.
Il a l’e­sprit prompt, tout comme la foule, et il est d’humeur ver­sa­tile.
Ren­vers­er, — il appelle cela “prou­ver”. Ren­dre fou, — c’est ce qu’il appelle “per­suad­er”. Et de toutes les raisons, le sang lui sem­ble la meilleure.
Une vérité qui ne se glisse que dans les oreilles fines, il l’ap­pelle “men­songe” et “néant”. En vérité, il ne croit qu’en des dieux qui font grand tapage dans le monde.
La place du marché est pleine de bouf­fons solen­nels – et la foule se glo­ri­fie de ses grands hommes ! Ils sont pour elle les maîtres du moment. (Niet­zsche, Ain­si par­lait Zarathous­tra, « Des mouch­es du marché », tra­duc­tion de Georges-Arthur Gold­schmidt, Le livre de poche).

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