C’est le 6 janvier 1947 que Boris Pasternak conçoit le poème, «L’étoile de Noël» (Рождественская звезда), dont il entend d’abord le rythme, avec son alternance de vers courts et longs (voir ce qu’en dit Dmitri Bykov sans sa biographie de Pasternak). Mais Pasternak ne le verra jamais imprimé dans son pays. Le poème est inclus parmi les vingt-cinq attribués par l’auteur au docteur Jivago et paraît hors d’URSS en même temps que le roman, d’abord dans des traductions. La traduction italienne de Pietro Zveteremich pour les éditions Feltrinelli de Milan est donc la première à être publiée en 1957, sous le titre «La stella di Natale». En voici les deux premières strophes:
Era pieno inverno.
Soffiava il vento dalla steppa.
E aveva freddo il neonato nella grotta
sul pendio della collina.L’alito del bue lo riscaldava.
Animali domestici
stavano nella grotta,
sulla culla vagava un tiepido vapore.
En 2007, ces mêmes éditions Feltrinelli ont publié une nouvelle traduction du roman, dite du 50e anniversaire, due à Serena Prina. Le poème s’y trouve bien sûr, sous le titre «Stella di Natale».
C’era l’inverno.
Soffiava vento dalla steppa
E aveva freddo il piccino nella grotta
Sopra il pendio del colle.Lo riscaldava l’alito di un bue.
Nella grotta, animali:
E un tiepido vapore galleggiava
Sopra alla mangiatoia.
En français, les éditions Gallimard en ont publié trois traductions différentes. La première est celle qui accompagne la première traduction française du roman, en 1958. Les traducteurs n’y étaient pas nommés, mais on sait maintenant qu’il s’agissait de Michel Aucouturier, Louis Martinez, Jacqueline de Proyart et Hélène Peltier- Zamoyska.
Au cœur de l’hiver
Un grand vent soufflait
Et l’enfant avait froid au fond de sa grotte,
Au flanc du coteau.La grotte était remplie
D’animaux familiers,
Sur la crèche flottait une tiède buée.
La seconde est celle d’un recueil de poèmes composé par Pasternak lui-même en 1957 pour une édition soviétique (Избранные стихотворения/poèmes choisis), mais empêché de paraître alors que s’accumulent en URSS les représailles contre l’auteur après la publication du roman en Occident. Les épreuves ayant été conservées, un collectif de traducteurs, sous la direction d’Hélène Henry, travaille à une traduction que Gallimard publie en 1982 dans la collection «Du monde entier» sous le titre Ma sœur la vie et autres poèmes. Les vers du docteur Jivago sont traduits par Jean-Claude Lanne et Michel Aucouturier. Voici les deux premières strophes de «L’étoile de Noël».
C’était l’hiver. Il neigeait dru.
Le vent soufflait dessus la terre.
Et l’enfant grelottait dans le repaire.
Au flanc d’un mont pentu.Et l’haleine du bœuf le réchauffait.
Des bêtes familières
Erraient dans la tanière,
Une tiède vapeur sur la crèche flottait.
La troisième, enfin, est celle qui accompagne la nouvelle traduction du Docteur Jivago par Hélène Henry (Gallimard, 2024).
C’était l’hiver.
Le vent soufflait dans la steppe.
Et le nouveau-né avait froid dans l’étable
Au flanc de la colline.Le bœuf le réchauffait de son haleine,
Les bêtes domestiques
Étaient là dans la grotte,
Sur la crèche flottait une vapeur tiède.
Le roman Le docteur Jivago (Доктор Живаго) n’a été publié officiellement en URSS qu’en 1988 dans quatre livraisons de la revue Novyj Mir (Новый мир). Mais comme le dit Dmitri Bykov dans sa biographie de l’écrivain, «il est difficile d’imaginer un lecteur moins préparé à recevoir ce livre que le lecteur soviétique des années 80. […] En 1988, il ne restait pratiquement plus personne de la génération qui avait connu la révolution ; ceux à qui le roman de Pasternak était destiné n’existaient plus. […] Les rares personnes qui avaient vraiment besoin de ce roman avaient réussi à le lire dans une édition samizdat». Mais si le roman n’avait circulé jusque-là que dans le samizdat, ce n’est pas le cas du poème «L’étoile de Noël». Serena Prina précise dans une note de sa traduction de 2007 que le poème a été publié pour la première fois officiellement en URSS dans le n° 2 de l’année 1966 de la revue Géorgie littéraire (Литературная Грузия). Une courte recherche dans la collection numérisée de la bibliothèque nationale de Géorgie, avec l’aide de Google translate pour me repérer dans ce site en géorgien, m’a permis de mettre la main sur ce numéro de la revue, qui était un organe, en russe, de l’Union des écrivains de Géorgie. Dans le numéro 2 de février 1966, la revue reproduit plusieurs lettres de Pasternak écrites entre 1945 et 1958 à des amis géorgiens. Dans celle du 25 février 1947 à Marika Chikovani (probablement l’épouse de Simon Chikovani, poète géorgien traduit par Pasternak et président de l’Union des écrivains de Géorgie de 1944 à 1951), il dit qu’il a « encore écrit quelques poèmes, dont un qui est bien (одно хорошее) ». Suit le texte de «L’étoile de Noël».
Стояла зима.
Дул ветер из степи.
И холодно было младенцу в вертепе
На склоне холма.Его согревало дыханье вола.
Домашние звери
Стояли в пещере.
Над яслями тёплая дымка плыла.
Le poème complet en russe avec la traduction française de 1982 en vis-à-vis peut être lu sur le site de Tania Soleil (que j’ai découvert par la même occasion). On y trouve aussi une lecture en russe, celle d’Oleg Aliamov. Mais de nombreuses autres sont disponibles sur You Tube.
Une question intéressante serait celle des traductions dans les autres langues de l’ex-URSS. Voici par exemple le début d’une traduction en ukrainien (Різдвяна зоря – disponible au complet ici mais sans précision sur la traduction: qui? quand ?):
Гуділи вітри.
Йшов холод зі степу.
І зимно було немовляті з вертепу
На схилку гори.Його зігрівало дихання вола.
Приручені звірі
Схилялися в мирі,
Над яслами плавала тепла імла.


