Pouchkine et Tocqueville

Le pre­mier tome de la revue russe Le Con­tem­po­rain (Современник), imag­inée et créée par Alexan­dre Ser­gueïe­vitch Pouchkine, paraît à Saint-Péters­bourg en avril 1836. On y trou­ve une chronique de la vie parisi­enne entre les 10 et 22 févri­er de la même année, rédigée par l’his­to­rien et pub­li­ciste Alexan­dre Ivanovitch Tour­gue­niev. Le 16 févri­er, mar­di gras (les dates sont selon toute vraisem­blance celles du cal­en­dri­er gré­gorien), Tour­gue­niev passe la soirée à lire le livre d’Alex­is de Toc­queville, De la démoc­ra­tie en Amérique (plus loin “DA 1”), paru à Paris l’an­née précé­dente. Il cite dans sa chronique, en français, deux pas­sages de la fin du livre :

Оn remar­que aujour­d’hui moins dе dif­férence entre les Еurорéens et leurs descen­dants du nou­veau monde, mal­gré l’Oсéan qui les divise, qu’en­tre cer­taines villes du XIIIe sіè­cle qui n’é­taient séраrées que раr une rivіère. Si ce mou­vе­ment d’as­sim­i­la­tion rаррrоchе des рeu­ples étrangers, il s’op­pose à рlus forte rai­son à сe que les reje­tons du même peu­ple devi­en­nent étrangers les uns аuх autres.

dont celui sur la com­mu­nauté de but des Russ­es et des Anglo-Améri­cains :

Leur рoint dе déраrt est dif­férent, leurs voies sont divers­es; néan­moins chасun d’euх sem­ble арреlé раr un des­sein secret dе lа Рrov­i­dence à tenir un jour dans ses mains les des­tinées de la moitіé du monde.

C’est par ce biais, prob­a­ble­ment, que Pouchkine apprend l’ex­is­tence du livre de Toc­queville qu’il sem­ble avoir lu, lui aus­si, au print­emps 1836. En sep­tem­bre, il pub­lie lui-même dans le troisième tome du Con­tem­po­rain un arti­cle inti­t­ulé “John Tan­ner” (Джон Теннер). Il com­mence par observ­er que les États-Unis d’Amérique attirent depuis quelques temps l’at­ten­tion des meilleurs penseurs européens. Non pas en rai­son des événe­ments poli­tiques : “l’Amérique”, dit Pouchkine, “pour­suit tran­quille­ment son chemin, tou­jours sûre et prospère, forte d’une paix facil­itée par sa sit­u­a­tion géo­graphique, fière de ses insti­tu­tions”. “Mais quelques esprits pro­fonds”, pour­suit-il, se sont récem­ment attachés “à l’é­tude des mœurs et des déci­sions des Améri­cains, et leurs obser­va­tions ont de nou­veau soulevé des ques­tions, que l’on pen­sait résolues depuis longtemps”. Le pro­pos de Pouchkine devient alors cri­tique:

Le respect pour ce nou­veau peu­ple et pour son droit, fruit d’une nou­velle édu­ca­tion, a été forte­ment ébran­lé. On a décou­vert avec éton­nement le cynisme répug­nant de la démoc­ra­tie, ses cru­els préjugés, sa tyran­nie insup­port­able. L’e­sprit généreux, dés­in­téressé et tou­jours plus élevé de l’homme écrasé par l’é­goïsme implaca­ble et la pas­sion pour le con­fort; la majorité qui opprime insolem­ment la société ; l’esclavage des noirs au milieu de l’é­d­u­ca­tion et de la lib­erté ; les per­sé­cu­tions généalogiques chez un peu­ple qui ne pos­sède pas de noblesse ; l’a­vid­ité et l’en­vie du côté des électeurs ; l’hési­ta­tion et la ser­vil­ité du côté des élus ; le tal­ent con­traint à l’os­tracisme volon­taire en rai­son de l’es­time pour l’é­gal­ité ; le riche, vêtu d’une tunique déchirée, afin de ne pas offenser dans la rue la mis­ère hau­taine, qu’il méprise en secret : tel est le tableau des États d’Amérique qui a été récem­ment dressé devant nous.

Уважение к сему новому народу и к его уложению, плоду новейшего просвещения, сильно поколебалось. С изумлением увидели демократию в ее отвратительном цинизме, в ее жестоких предрассудках, в ее нестерпимом тиранстве. Все благородное, бескорыстное, все возвышающее душу человеческую, подавленное неумолимым эгоизмом и страстью к довольству (соm­fort); большинство, нагло притесняющее общество; рабство негров посреди образованности и свободы; родословные гонения в народе, не имеющем дворянства; со стороны избирателей алчность и зависть; со стороны управляющих робость и подобострастие; талант, из уважения к равенству, принужденный к добровольному остракизму; богач, надевающий оборванный кафтан, дабы на улице не оскорбить надменной нищеты, им втайне презираемой: такова картина Американских Штатов, недавно выставленная перед нами.

Pouchkine a lu Toc­queville. Mais il a lu aus­si, à peu près au même moment, le livre de John Tan­ner, cap­turé enfant par les Odawa et élevé par les Odawa et les Ojib­we. Le livre de Tan­ner avait été pub­lié en anglais, aux États-Unis, en 1830, sous le titre A Nar­ra­tive of the Cap­tiv­i­ty and Adven­tures of John Tan­ner. La tra­duc­tion française, Mémoires de John Tan­ner ou trente années dans les déserts de l’Amérique du Nord, paraît à Paris en 1835, la même année donc que le livre de Toc­queville. Il y a un lien entre les deux livres. Dans son intro­duc­tion à cette tra­duc­tion française, le tra­duc­teur pré­cise que Toc­queville et de Beau­mont ont longue­ment con­ver­sé avec Tan­ner lors de leur voy­age d’en­quête en Amérique. Et cette tra­duc­tion a été réal­isée à par­tir de l’ex­em­plaire du livre que Toc­queville avait acheté directe­ment à Tan­ner “sur le Steam-boat, l’Ohio, en août 1831».

La plus grande par­tie de l’ar­ti­cle de Pouchkine dans le Con­tem­po­rain est une tra­duc­tion par­tielle en russe du livre de Tan­ner. Il fait précéder cette tra­duc­tion de quelques pré­ci­sions, infor­mant que Tan­ner est tou­jours vivant et men­tion­nant la ren­con­tre entre Tan­ner et Toc­queville ain­si que l’anec­dote au sujet de l’achat du livre par ce dernier.

Sur le por­tail de la chaire de lit­téra­ture russe de l’u­ni­ver­sité de Tar­tu, en Estonie, on trou­ve un arti­cle pub­lié en 2001 par Laris­sa Volpert (1926–2017) qui souligne l’in­térêt qu’a porté Pouchkine à Toc­queville et analyse la façon dont il l’a reçu. Toc­queville dis­ait qu’il avait voulu trou­ver en Amérique des enseigne­ments dont les Français pour­raient prof­iter. Mais il n’avait pas voulu écrire un pané­gyrique, pas plus qu’il n’avait “pré­ten­du juger si la révo­lu­tion sociale, dont la marche [lui sem­blait] irré­sistible, était avan­tageuse ou funeste à l’hu­man­ité” (DA 1, intro­duc­tion). D’autres ont pu dire que Toc­queville et Max Weber après lui étaient d’étranges libéraux, des libéraux « désen­chan­tés » ou « inqui­ets » (voir les références ici). Pouchkine, dont la tra­jec­toire famil­iale présente cer­taines analo­gies avec celle de Toc­queville — ils sont tous les deux issus de la noblesse –, retient la part la plus inquiète des analy­ses du Français. Il trou­ve chez Toc­queville, dit Laris­sa Volpert, “la con­fir­ma­tion de sa pen­sée favorite : les représen­tants des anci­ennes familles sont les déposi­taires de la mémoire his­torique, de la véri­ta­ble cul­ture, de l’hon­neur et de la grandeur d’âme”. En 1831, dans ses Notes sur la noblesse russe (Заметки о русском дворянстве), Pouchkine avait déjà écrit:

La haute noblesse, si elle n’est pas hérédi­taire (dans les faits), est une noblesse viagère ; un moyen d’en­tour­er le despo­tisme de mer­ce­naires dévoués et de réprimer toute résis­tance et toute indépen­dance. L’hérédité de la haute noblesse est la garantie de son indépen­dance — le con­traire devien­dra inévitable­ment un moyen de tyran­nie ou plutôt de despo­tisme lâche et flasque.

Высшая знать, если она не наследственная (на деле), является знатью пожизненной; средство окружить деспотизм преданными наемниками и подавить всякое сопротивление и всякую независимость. Наследственность высшей знати есть гарантия ее независимости — противоположное неизбежно явится средством тирании или скорее трусливого и дряблого деспотизма.

Il trou­ve une con­fir­ma­tion de cette idée dans les réflex­ions de Toc­queville au sujet de la tyran­nie de la majorité (DA 1, 2e par­tie, chap. VII).

En cette année 1836 où il lit Toc­queville, Tan­ner, mais aus­si L’es­sai sur la lit­téra­ture anglaise de Chateaubriand, Pouchkine ne croit plus à une trans­for­ma­tion poli­tique. Il a vécu l’échec de l’in­sur­rec­tion décem­briste et des sociétés secrètes sur le mod­èle des car­bonari. Il craint la révolte pop­u­laire («Не приведи бог видеть русский бунт, бессмысленный и беспощадный!» écrit-il dans La fille du Cap­i­taine, qui paraît la même année). Et, con­traire­ment à Toc­queville, qui reste par­ti­san du par­lemen­tarisme et défend la lib­erté de la presse, Pouchkine, dans le poème «Из Пиндемонти» (De Pin­de­monte), daté de juil­let 18361, affirme ne guère leur accorder de valeur, bien moins en tout cas qu’à une autre lib­erté, celle du poète, quel que soit le régime poli­tique.

Не дорого ценю я громкие права,
От коих не одна кружится голова.
Я не ропщу о том, что отказали боги
Мне в сладкой участи оспоривать налоги
Или мешать царям друг с другом воевать;
И мало горя мне, свободно ли печать
Морочит олухов, иль чуткая цензура
В журнальных замыслах стесняет балагура.
Всё это, видите ль, слова, слова, слова
Иные, лучшие, мне дороги права;
Иная, лучшая, потребна мне свобода:
Зависеть от царя, зависеть от народа —
Не все ли нам равно? Бог с ними.
Никому
Отчета не давать, себе лишь самому
Служить и угождать; для власти, для ливреи
Не гнуть ни совести, ни помыслов, ни шеи;
По прихоти своей скитаться здесь и там,
Дивясь божественным природы красотам,
И пред созданьями искусств и вдохновенья
Трепеща радостно в восторгах умиленья.
Вот счастье! вот права…

Laris­sa Volpert, dans son arti­cle de 2001, croy­ait trou­ver une influ­ence directe de Toc­queville dans ce poème. Elle s’ap­puyait pour cela sur plusieurs cita­tions de la tra­duc­tion en russe de La Démoc­ra­tie en Amérique2. L’une des choses qui effrayait le plus Toc­queville dans la démoc­ra­tie améri­caine, selon elle, c’é­tait le sort de l’art. Ce qui l’at­ti­rait au con­traire, c’est ce que Toc­queville dit de l’in­di­vid­u­al­isme et du droit de “chaque citoyen à s’éloign­er de la masse de ses sem­blables et à se retir­er à l’é­cart avec sa famille et ses amis” (DA 2, 2e par­tie, chap. II). Le prob­lème, c’est qu’elle ne sem­ble pas avoir vu que cette tra­duc­tion en russe con­te­nait deux livres: la tra­duc­tion de la pre­mière Démoc­ra­tie en Amérique, qui date de 1835, et celle de la sec­onde Démoc­ra­tie en Amérique, qui date de 1840. Or toutes les cita­tions de Toc­queville sur l’art ou sur l’in­di­vid­u­al­isme qu’elle apporte en sou­tien de sa thèse sont tirées du livre de 1840. Pouchkine, mort le 29 jan­vi­er (10 févri­er) 1837, ne pou­vait évidem­ment pas avoir lu ce livre en 1836. On pour­rait peut-être soutenir, ceci dit, mais avec pru­dence, que sa lec­ture de la pre­mière Démoc­ra­tie lui avait per­mis de saisir une prob­lé­ma­tique toc­quevil­li­enne générale dont il anticipe cer­taines thès­es.

  1. Mais pub­lié seule­ment en 1855. Le titre ren­voie au poète ital­ien Ippoli­to Pin­de­monte (1753–1828), que Pouchkine, selon Volpert, qui s’ap­puie sur Tomachevs­ki, aurait décou­vert en lisant le livre de Jean de Sis­mon­di, De la lit­téra­ture du midi de l’Eu­rope (1813).
  2. Токвиль А. де. Демократия в Америке / Пер. В. П. Олейника и др. М., 1992. С. 242.
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