На Страстной (Semaine sainte) est avec Рождественская звезда (L’Étoile de Noël) l’un des poèmes que Boris Pasternak attribue au docteur Jivago. Écrit en 1946, le poème montre la nature toute entière dans l’attente de la Résurrection. D’un point de vue théologique, on pense en le lisant à ce que disait Serge Boulgakov de la force de l’Esprit comme «cette terre d’où toute chose a l’être, depuis le brin d’herbe jusqu’à l’homme. […] C’est le principe créateur de la vie que la piété païenne, sans le connaître, honorait comme le “Grand Pan”, la Mère des dieux, Isis ou Gê» (Serge Boulgakov, Le Paraclet, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1996, p. 191). Le poème de Pasternak-Jivago témoigne ainsi de la dimension panenthéiste (et non panthéiste), comme l’appelait Boulgakov, de la spiritualité orthodoxe. Cela est particulièrement net dans les strophes 4 à 7 ci-dessous:
И со Страстного четверга
Вплоть до Страстной субботы
Вода буравит берега
И вьет водовороты.И лес раздет и непокрыт,
И на Страстях Христовых,
Как строй молящихся, стоит
Толпой стволов сосновых.А в городе, на небольшом
Пространстве, как на сходке,
Деревья смотрят нагишом
В церковные решетки.И взгляд их ужасом объят.
Понятна их тревога.
Сады выходят из оград,
Колеблется земли уклад:
Они хоронят Бога.
Comme tous les poèmes de Jivago, ce poème a connu plusieurs traductions, accompagnant celles du roman. Voici d’abord la traduction en italien des quatre strophes ci-dessus, par Mario Socrate, dans la première édition Feltrinelli (1957), sous le titre «Nella Settimana Santa»:
E dal Giovedì Santo
fino a tutto il Sabato di Pasqua,
l’acqua trapana le sponde
e inanella mulinelli.E il bosco è spoglio e scoperto
e, nella settimana di Passione,
sta come una schiera di oranti
la folla dei tronchi di pino.Ma in città, su un esiguo
spazio, come a un convegno,
gli alberi nudi osservano
oltre la cancellata della chiesa.E il loro sguardo è atterrito.
Una ragione ha quell’angoscia.
I giardini escono dai recinti,
vacilla l’ordinamento della terra:
seppelliscono Iddio.
En italien toujours, voici la nouvelle traduction de Serena Prina pour l’édition du cinquantième anniversaire du roman chez Feltrinelli (2007):
E dal giovedì della Passione
Fino al Sabato santo
L’acqua corrode rapida le sponde
E intreccia mulinelli.E il bosco è spoglio e senza copertura,
E per la Settimana di Passione
Come una schiera di gente in preghiera
Stanno in folla i tronchi dei pini.Ma in città, su di un esiguo spazio,
Come riuniti in un convegno,
Gli alberi nudi contemplano
Oltre le cancellate della chiesa.E il loro sguardo è pieno di terrore.
Si capisce il perché di quell’angoscia.
I giardini escono dai recinti,
Vacilla l’ordinamento della terra:
È Dio che seppelliscono.
Et voici la traduction française de 1958:
Et l’eau depuis le Jeudi Saint
Au Samedi de Pâques
Creuse des tourbillons sans fin
Et force les rivages.Et la forêt est toute nue
Et la semaine entière
Ses sapins ont dressé leurs fûts
Comme un peuple en prière.Et dans la ville où, rassemblés,
Ils tiennent leurs assises,
Les arbres nus se sont penchés
Aux grilles des églises.L’effroi se lit dans leurs regards
Et leur angoisse est claire :
Les jardins sortent des clôtures,
La terre ébranle ses amarres,
Car c’est Dieu qu’on enterre.
Dans le recueil Ma sœur la vie et autres poèmes, publié chez Gallimard en 1982, la traduction de ce poème est due à Jean-Claude Lanne. En voici ces mêmes strophes:
Durant ces jours, du jeudi saint
Jusques au samedi,
L’eau fouaille sans pitié les berges,
Se démène en furie.Le bois se dresse le front nu
Et sa cohorte de troncs clairs
À la Passion du Christ
Est comme une foule en prière.Mais dans la ville resserrés
Sur un étroit espace
Les arbres nus épient, inquiets,
Les grilles de l’église.Et leurs regards sont pleins d’effroi.
Excusable terreur !
Les jardins sortent de l’enceinte,
L’ordre terrestre est en émoi :
C’est Dieu qu’on porte en terre.
On peut leur préférer, et c’est mon cas, la dernière traduction en date, celle d’Hélène Henry pour la nouvelle traduction du roman, toujours chez Gallimard (2023):
Et sans répit du jeudi saint
Jusques au Samedi
Les eaux vives vrillent les rives,
Et font tournoyer le courant.Le forêt dévêtue, nu-tête
Assiste à la Passion du Christ,
Et de ses pins les mille fûts
Ont l’aspect d’orants en prière.Tandis qu’en ville, côte à côte,
Les arbres, comme à l’assemblée,
Tous défeuillés, glissent un œil
Dans le clos de l’église.La terreur emplit leur regard.
On comprend leur alarme.
Les jardins sortent de leurs murs,
L’ordre du monde est ébranlé :
C’est Dieu qu’on met en terre.
Un personnage d’apparence aussi faible, aussi dépourvu de volonté que le docteur Jivago, demande Dmitri Bykov dans sa biographie de Pasternak, aurait-il pu écrire un poème comme « La Semaine sainte » ? La question peut paraître curieuse. Le docteur Jivago est un personnage de roman et tout le monde sait que les poèmes que lui attribue Pasternak sont de Pasternak lui-même. C’était encore plus net en URSS où les poèmes ont souvent été lus avant le roman. Ainsi На Страстной est paru dans le recueil День Поэзии/Jour de la poésie 1981 (Mосква, «Советский писатель»/Moscou, éditions «L’écrivain soviétique», 1981), tandis que le roman a dû attendre 1988 pour être publié dans Novyj Mir. Des exemplaires en ont bien circulé avant cette date dans le samizdat, mais il était plus facile de recopier et faire circuler des poèmes qu’un roman de 600 pages. Il n’empêche, poursuit Bykov, que la réception des poèmes est différente quand on les lit comme poèmes de Jivago plutôt que directement comme poèmes de Pasternak. En attribuant ses poèmes à son personnage, Pasternak a réalisé une expérience comparable à celle de Jorge Luis Borges dans Pierre Ménard, auteur du Quichotte (Pierre Menard, autor del Quijote, 1939), une expérience qui permet de faire apparaître « le reflet que la personnalité de l’auteur projette sur le texte : c’est une chose si le roman sur l’hidalgo fou a été écrit par un de ses contemporains, qui a connu la captivité, a perdu un bras et a beaucoup enduré ; c’en est une autre si le livre a été composé trois siècles plus tard par un historien, un érudit et un reclus français. Pasternak a mené une expérience audacieuse : il a confié ses poèmes à un autre homme, et le reflet de sa personnalité s’est posé sur les textes, y soulignant autre chose et d’une autre manière que si nous les avions perçus comme des poèmes de Pasternak » (D. Bykov, Boris Pasternak, Moskva, Molodaja Gvardija, 2007, p. 730). La question, au final, se retourne. Jivago n’aurait certainement pas écrit les poèmes de Pasternak des années 1920 comme « Le Lieutenant Schmidt ». Mais il aurait très bien pu écrire les poèmes plus tardifs comme « L’étoile de Noël » ou « Semaine sainte ». « Le Docteur Jivago, conclut en effet Bykov, n’est pas du tout une énigme, ni un vide, mais celui que Pasternak aurait été dès le début s’il avait eu le courage tranquille et doux de résister aux tentations de son époque ».
NB. Sur la nouvelle de Borges, Pierre Ménard, auteur du Quichotte, il faut lire le chapitre que lui consacre Michael Herrmann dans Métaphraste ou De la traduction (Bern, Peter Lang, 2020). « Peut-on imaginer un deuxième auteur au Quichotte, demande Herrmann, et le texte réécrit à l’identique peut-il être le texte d’un autre ? » Le second texte, bien que strictement identique au premier, peut-il, comme le dit Borges, être «presque infiniment plus riche» que lui ? La conclusion de Michael Herrmann, qui s’inspire de la théorie de la médiation et plus précisément de celle de la personne, est que Pierre Ménard est une double allégorie, celle du lecteur d’une part et celle de la littérature postérieure au Quichotte de l’autre. « Il est auteur dans les deux hypothèses — auteur de sa lecture, ou bien auteur dans le sens où les fils sont les pères de leurs pères, et les successeurs, les créateurs de leurs précurseurs. Pierre Ménard, en somme, est dans tout lecteur et dans tout écrivain» (p. 80).


