Tchernobyl par la preuve

Je viens de terminer la lecture de livre de Kate Brown, Tchernobyl par la preuve. Vivre avec le désastre et après (Actes Sud, 2021 – traduction de Manual for Survival. A Chernobyl Guide to the Future, 2019). Le livre repose sur des années d’enquête de terrain en Ukraine, en Biélorussie et en Russie, ainsi que sur le dépouillement de très nombreuses archives aussi bien nationales que locales dans ces trois pays (Archives nationales de la sécurité de l’Ukraine, qui conservent celles du KGB de l’ex-république soviétique d’Ukraine ; Archives d’État de l’économie de la Fédération de Russie ; Archives nationales de la république de Biélorussie ; archives des régions – oblasti – de Tchernihiv, Jytomir, Gomel, Moguilev…). La table des archives consultés comporte une trentaine de lignes. Elle précède la liste des entretiens réalisés qui contient une cinquantaine de noms, dont ceux des nombreux scientifiques que la série Chernobyl de Craig Mazin a représentés à travers le personnage fictif d’Oulana Khomiouk : Youri Bandajevski, Valentina Drozd, Natalia Lozytska, Alekseï Nesterenko… Personne, avant Kate Brown, n’avait fait un tel travail et son livre est désormais une référence incontournable pour quiconque s’intéresse à l’explosion du réacteur n° 4 de la centrale de Tchernobyl et à ses conséquences à long terme pour les habitants des régions les plus contaminées par les radiations et au-delà. Il serait difficile de résumer le livre, mais on peut en retenir quelques éléments.

Kate Brown met l’accent sur la volonté des autorités soviétiques mais aussi des instances internationales (AIEA, UNSCEAR, OMS) de minimiser les conséquences de l’exposition aux rayonnements et notamment de l’exposition durable à de faibles doses. Elle ne juge absolument pas crédibles les décomptes qui n’attribuent que quelques dizaines de décès à la catastrophe (tels ceux du rapport UNSCEAR de 2008). En s’appuyant sur les données ukrainiennes et biélorusses elle propose une fourchette (large) de 35 000 à 150 000 décès en un peu plus de 30 ans. Je n’ai aucune compétence pour me prononcer précisément sur ces évaluations mais il clair que celle de l’UNSCEAR repose sur une définition très limitée de ce que peut être une attribution «fiable» d’un décès à l’exposition aux rayonnements consécutive à l’accident.
D’un point de vue méthodologique, je retiens tout particulièrement du livre son insistance sur la compétence acquise au fil du temps par les chercheurs de l’ex-URSS qui avaient bénéficié (si l’on peut dire) des nombreux accidents nucléaires survenus dans leur pays tout au long de la guerre froide (p. 47). Les Occidentaux les ont longtemps regardés avec condescendance, comme si leur relative pauvreté matérielle était synonyme d’incompétence. C’était pourtant loin d’être le cas et l’auteure montre par exemple comment les patients soignés par Angelina Gus’kova, directrice de la clinique de la médecine des radiations de l’hôpital n° 6 de Moscou, s’en sont mieux tirés dans l’ensemble que ceux soignés par l’hématologue américain Robert Gale, qui avait obtenu de Gorbatchev l’autorisation d’apporter son aide (chap. 1).
C’est d’ailleurs une leçon que l’auteure tire très explicitement de son enquête :

« Ce que nous savons sur l’accident de Tchernobyl, nous le devons à ces héros du quotidien qui ont refusé d’accepter les messages rassurants des manuels de survie distribués par les [autorités] soviétiques […]. Des milliers de personnes ont, elles aussi, pris, en conscience, des décisions similaires. Elles ont formé les rangs de plus en plus nombreux d’une force collective qui a lutté pour définir et comprendre le chaos créé par des millions de curies disséminés à la surface de la terre » (p. 476).

Parmi ces héros du quotidien figurent aussi les cinéastes, auteurs de films documentaires. Le livre de Kate Brown m’a fait découvrir trois de ces documentaires, tournés et montés dans les deux ans après l’accident. L’un, Mi-kro-fon! (Ми-Кро-Фон!, 1988), est l’œuvre du réalisateur ukrainien Georgui Chkliarevski. Il a depuis été numérisé et on peut le voir ici. En 20 minutes seulement, il montrait bien la colère et l’exigence de vérité des habitants, qui confrontés directement aux conséquences de l’accident ne pouvaient croire les propos lénifiants des dirigeants. Compte tenu de ce qu’était la censure soviétique, le film n’avait a priori aucune chance d’être diffusé. Mais il pouvait servir Gorbatchev dans son bras de fer avec le premier secrétaire du Parti ukrainien, Volodymyr Chtcherbitskiï, et obtint finalement une autorisation d’exploitation d’Egor Ligatchev, le responsable de la propagande au Politburo. Ainsi le voulait la glasnost. Cette dernière avait ses limites cependant, comme le savent bien tous ceux qui ont étudié cette époque, et les deux autres films dont je voulais parler ici, ceux de Rollan Sergienko, ont dû se soumettre à la censure1. Le premier s’intitule La cloche de Tchernobyl (Колокол Чернобыля/Дзвін Чорнобиля). Tourné du 28 mai au 26 juin 1986, puis en septembre de la même année, il est le premier long métrage documentaire sur les conséquences de l’accident. Sa diffusion a été autorisée en 1987, moyennant d’importantes modifications exigées par la censure (Kate Brown cite à ces sujet une courrier de Boris Chtcherbina à Nikolaï Ryjkov, alors président du conseil des ministres de l’URSS, conservé aux archives d’histoire contemporaine de la Fédération de Russie). Le second, Le seuil (Порог/Поріг, 1988), a été bloqué « sur l’étagère » (на «полку») pendant six mois en 1989 avant de recevoir une autorisation de tirage et de diffusion, qui furent dans les faits très limités (depuis il a aussi été numérisé).

En découvrant tardivement, comme je l’ai fait, le premier film de Sergienko sur le sujet, on ne peut qu’être frappé par la ressemblance de certaines scènes avec celles que l’on a pu voir dans la série de Craig Mazin. Sergienko avait en effet intégré dans son film des images montrant des soldats sortant sur le toit du réacteur n° 3 pour ramasser à la pelle les débris radioactifs projetés par l’explosion. Craig Mazin n’a eu qu’à les reproduire. J’aurais été scénariste de la série, je me serais inspiré d’autres scènes encore du documentaire de Sergienko. Ce n’est certainement pas un hasard en effet si ce dernier avait inséré2 entre un extrait d’entretien avec le vice-président de l’Académie des Sciences d’URSS, Evgueni Velikhov et de nouvelles images des liquidateurs qui ramassent à la pelle les débris radioactifs sur le toit du réacteur 3, des images du concert qu’Alla Pougatcheva était venu donner à Tchernobyl le 8 septembre, spécialement pour les liquidateurs (le concert avait été filmé pour la télévision d’État et on peut maintenant le voir partiellement ici). La chanson retenue est Расскажите, птицы (Racontez, les oiseaux – 1985). Elle démarre dans le film sur le couplet suivant que le réalisateur n’avait certainement pas non plus choisi par hasard

Расскажите, птицы, времечко пришло,
Что планета наша – хрупкое стекло.
Чистые березы, реки и поля,
Сверху все это – нежнее хрусталя.
Неужели мы услышим со всех сторон
Хрустальный звон?
Прощальный звон?

Racontez, les oiseaux, le temps est venu,
que notre planète est un verre fragile.
Les bouleaux purs, les rivières et les champs,
D’en haut tout cela est plus tendre que le cristal.
Est-il possible que nous entendions de tous côtés
le tintement du cristal ?
Le carillon d’adieu ?

Le звон de la chanson renvoie bien sûr aussi au колокол qui fait le titre du film.

La chanson est suivie d’images montrant des liquidateurs en blouse blanche danser la danse des canards (dans sa version russe, Танец маленьких утят, qui était devenue populaire en URSS à partir de 1984 grâce à son interprétation par l’ensemble folklorique de Vladimir Nazarov). Tout cela était sans doute trop subtil pour une série, incontestablement très réussie, destinée à une large audience internationale. Mais le livre de Kate Brown est aussi l’occasion de rendre hommages aux cinéastes qui dès les toutes premières semaines après l’accident ont su montrer dans toutes leurs dimensions, les plus dramatiques comme les plus dérisoires, ce que voulait dire vivre après le désastre.

PS. Rollan Sergienko est décédé à Moscou le 4 décembre dernier, à l’âge de 84 ans.

  1. Sur la censure dans le cinéma soviétique du Dégel à la perestroïka, voir le livre de Martine Godet, La pellicule et les ciseaux, CNRS Éditions, 2010. []
  2. Dans la version que j’ai visionnée en tout cas, car je ne trouve pas cette insertion dans la version découpée séquence par séquence visible ici. Il semble y avoir eu des montages différents. []
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