« Les poings desserrés »

J’ai enfin pu voir le film de Kira Kovalenko, Разжимая кулаки, ce que j’attendais depuis l’annonce de sa sortie prochaine, il y a plus d’un an. Le film, sous le titre français Les poings desserrés a, comme on le sait, remporté le premier prix à Cannes en juillet dernier dans la catégorie « Un certain regard ». De nombreux articles ont déjà été écrits à propos de ce film, à l’occasion de sa sortie et du prix remporté à Cannes, puis après sa sortie en salles. Si j’attendais depuis longtemps de pouvoir le voir, c’est parce que j’avais déjà apprécié le premier long métrage de la jeune réalisatrice, sorti en 2016 : Sofitchka (Софичка, un des diminutifs possibles de Sophia, «Sophie»), adaptation de la nouvelle du même nom de l’écrivain russophone d’origine abkhaze, Fazil Iskander. Comme j’ai apprécié les autres films que j’ai pu voir, réalisés par d’autres élèves de l’atelier de cinéma, ouvert à Naltchik, en république de Kabardino-Balkarie, par le réalisateur Alexandre Sokourov: Tesnota, une vie à l’étroit (Теснота) et Une grande fille (Дылда), de Kantemir Balagov, Les rivières profondes (Глубокие реки) de Vladimir Bitokov et Une jeunesse russe (Мальчик русский) d’Alexandre Zolotoukhine.

Je ne vais pas reprendre ici ce que d’autres ont déjà écrit à propos du film. Il y a un point, ceci dit, sur lequel il n’a peut-être pas été suffisamment insisté. Kira Kovalenko, comme elle le rappelle elle-même, a vécu 25 ans à Naltchik et ne peut pas avoir une vision coloniale sur sa région d’origine. La version originale de Sofitchka était en langue abkhaze. Celle des Poings desserrés est en langue ossète, une langue indo-européenne du groupe iranien, que l’UNESCO classe comme vulnérable avec quelques 550 000 locuteurs. Comme le dit (en russe) l’un des participants à une rencontre avec la réalisatrice à Iekaterinburg en octobre 2021, pour quelqu’un comme lui, qui avait largement oublié la langue ossète, ce fut un choc, dans le bon sens du terme, de découvrir qu’un film dans cette langue a été primé à Cannes (voir ici vers la 27e minute). C’est un peu comme si un film tourné en langue bretonne – classée par l’UNESCO comme sévèrement en danger, avec plus de deux fois moins de locuteurs que l’ossète – obtenait la même reconnaissance. Est-ce que ça viendra un jour ? Il faudrait peut-être pour cela qu’un Alexandre Sokourov fasse en Bretagne le travail de formation d’une jeune génération de cinéastes qu’il a fait à Naltchik.

Au sujet de la langue ossète, dont j’ai tenté de retenir quelques mots en regardant le film (ainsi хæдзар, «maison»), je rappellerai pour finir ce qu’en disait l’un de ses rares connaisseurs français, Georges Dumézil, dans son livre Loki, où il comparait ce personnage de la mythologie scandinave avec le Narte Syrdon, l’un des personnages de la mythologie ossète, qui a influencé les traditions de peuples voisins : « la langue des Ossètes a subi légèrement, dans son système de sons, l’influence des parlers avoisinants, si originaux: tcherkesse, tchétchène, etc.; mais elle est restée, dans sa morphologie, fidèle au type iranien, indo-iranien, indo-européen, et son vocabulaire même, pour les neuf dixièmes, rejoint celui de l’Iran » (Georges Dumézil, Loki, in Mythes et dieux des Indo-européens, Paris, Flammarion, Mille & Une Pages, 2011, p. 153). Ce n’est pas le moindre intérêt du cinéma de Kira Kovalenko de nous donner un aperçu de cette « montagne des langues » qu’est le Caucase1. Sans vouloir la brider, nous pouvions espérer que ce serait encore le cas pour son prochain film. Sa réponse à une question à ce sujet lors de la rencontre précitée en octobre allait dans ce sens, avec le projet d’un film tourné à Naltchik.

Mais ça c’était avant l’«opération spéciale».

  1. C’était aussi le cas du film de Vladimir Bitokov, Rivières profondes, tourné en langue kabarde, classée vulnérable par l’UNESCO, avec une estimation de 650 000 locuteurs. []
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