Essentiel ou pas ?

Je gardais ce livre depuis la fin du collège mais je ne l’avais jamais lu. Le confinement et un dimanche après-midi pluvieux ont été une occasion de bien avancer dans sa lecture. Quelques passages m’ont paru tout particulièrement actuels :

Cependant ayant appris avec une évidence souveraine de ma vie de tous les jours que produire et consommer est, comme les cuisines du palais, non le plus important mais seulement le plus urgent, j’en veux le reflet dans mon principe. Car l’urgence ne me sert de rien et je pourrais dire tout aussi bien : « L’homme est celui qui ne vaut qu’en bonne santé… », et en déduire une civilisation où, sous le prétexte de de cette urgence, j’installe le médecin comme juge des actions et des pensées de l’homme. Mais là encore, ayant appris de moi-même que la santé n’était qu’un moyen et non un but, je veux, de cette hiérarchie, le reflet aussi dans mon principe. Car si ton principe n’est point absurde, il est probable qu’il entraînera la nécessité de favoriser production et consommation, ou le souhait de la discipline pour la santé.

Ou encore :

Et si l’expérience m’a enseigné que les hommes heureux se découvraient en plus grande proportion dans les déserts, et les monastères, et le sacrifice, que chez les sédentaires des oasis fertiles ou des îles que l’on dit heureuses, je n’en ai point conclu, ce qui eût été stupide, que la qualité de la nourriture s’opposait à la qualité du bonheur, mais simplement que là où les biens sont en plus grand nombre il est offert aux hommes plus de chances de se tromper sur la nature de leurs joies car elles paraissent en effet venir des choses alors qu’ils ne les reçoivent que du sens que prennent ces choses dans tel empire ou telle demeure ou tel domaine. Dès lors, dans la prospérité il se peut que plus facilement ils s’abusent et courent plus souvent des richesses vaines.

(Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, CXLI et CXXXVIII)

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Trois films russes (1)

Je n’avais jamais lu Le Don paisible (Тихий Дон), le roman attribué à Cholokhov, retenu par quelques préjugés : trop long, trop soviétique…

Et puis j’ai regardé au printemps, dans les premières soirées de confinement, son adaptation au cinéma par Sergueï Guerassimov (1958), que l’on peut trouver dans son intégralité en VO sur la toile.

Et là j’ai compris mon erreur. Comment avais-je pu passer pendant tant d’années à côté d’un tel chef d’œuvre ? Continuer la lecture

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Abstention municipale et majorités toutes relatives

De nombreux commentateurs l’ont déjà souligné depuis hier : la première grande caractéristique de ce second tour des élections municipales, c’est le taux d’abstention, le plus fort semble-t-il, toutes élections confondues, dans l’histoire de la 5e République.

Voici le rappel de quelques résultats pour la Bretagne historique (Nantes et villes de plus de 15 000 habitants en Bretagne administrative) :

MaireVillePopulation 2016Part des exprimésPart des inscritsÉlecteurs
Johanna Rolland (PS)Nantes30669459,67 %17,87 %34107
Nathalie Appéré (PS)Rennes21626865,35 %20,03 %23352
François Cuillandre (PS)Brest13934249,70 %14,93 %12628
Isabelle Assih (PS)Quimper6340551,25 %22,14 %9520
Fabrice Loher (DVD)Lorient5727435,34 %12,55 %4815
David Robo (DVD)*Vannes5321850,92 %19,76 %7546
Gilles Lurton (DVD)Saint-Malo4600570,70 %28,09 %10676
Hervé Guihard (DVG)Saint-Brieuc4499959,89 %20,48 %5908
Gilles Carréric (DVG)*Lanester2239954,79 %20,62 %3417
Louis Feuvrier (DVC)*Fougères2019451,17 %18,83 %2539
Paul Le Bihan (PS)*Lannion1983152,28 %19,53 %2771
Marc Bigot (DVD)Concarneau1904644,55 %17,70 %3125
Philippe Salmon (DVG)*Bruz1809454,89 %20,78 %2678
Ronan Loas (DVC)*Ploemeur1791160,38 %25,52 %4019
Isabelle Le Callennec (DVD)*Vitré1788455,63 %26,93 %3671
Jean-Pierre Savignac (DVD)*Cesson-Sévigné1737160,50 %26,73 %3453
Patrick Leclerc (DVD)*Landerneau1583672,26 %27,89 %3191
André Hartereau (DVG)*Hennebont1562052,88 %18,70 %2183

Les astérisques * dans la première colonne signalent une élection dès le premier tour.

Dieu sait que certains ont insisté, depuis 2017, sur le fait qu’Emmanuel Macron aurait été un président mal élu avec 66 % des suffrages exprimés mais seulement 43,6 % des inscrits (20 743 128 électeurs, contre 10 638 475 pour son adversaire, Marine Le Pen)1. Que dire alors de maires qui sont élus par bien moins d’un quart des inscrits ? Continuer la lecture

  1. En réalité, Emmanuel Macron n’a pas été plus «mal élu» que bien de ses prédécesseurs. François Hollande, par exemple, fut élu en 2012 par 18 millions d’électeurs (2,242 millions de moins que Macron) représentant 39 % des inscrits (clic). []
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Plus d’agriculteurs ? Où les trouver ?

Un entretien avec Dominique Bourg dans Libération sur la sortie des « modes de vie consuméristes » fait beaucoup réagir, semble-t-il, sur les réseaux dits sociaux. Dominique Bourg y prône non seulement la mise en place de « permis de consommer » – qui rappellent à certains les tickets de rationnement – mais aussi une forme de retour à la terre avec des agriculteurs plus nombreux :

Plus généralement, nous devrions connaître des exploitations plus petites et des agriculteurs plus nombreux et mieux rémunérés. Nous avons calculé qu’il serait nécessaire que 20 à 30% de la population active travaille dans ce secteur pour qu’une agriculture ayant très peu recours aux énergies fossiles se mette en place, soit une proportion similaire à celle des années 50. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a un appétit pour cela. La contrepartie, c’est que la nourriture sera plus chère, mais nous l’assumons : mieux vaut manger sain qu’acheter plein de babioles.

Je n’ai malheureusement pas sous la main les livres d’Henri Mendras, La fin des paysans (premières éditions 1967/1970) et surtout Voyage au pays de l’utopie rustique (1979) inspiré du livre d’Alexandre Tchayanov, qui venait alors d’être traduit en français sous le pseudonyme d’Ivan Kremniov, Voyage de mon frère Alexis au pays de l’utopie paysanne (L’Âge d’Homme, 1976 — une numérisation de l’original russe de 1920 ici). Ces textes sont bien plus utiles que l’assimilation de Dominique Bourg à Pétain ou à Pol Pot pour analyser la place du paysan dans l’imaginaire écologiste.

Dans ce billet, je me contenterai d’interroger les chiffres donnés par Dominique Bourg. La bonne part d’actifs agricoles, comme l’indique la citation ci-dessus, lui paraît être celle des années 1950, soit 20 à 30 %. Continuer la lecture

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Printemps en Bretagne

Le passage des Mémoires d’Outre-Tombe sur le printemps en Bretagne (MOT, livre I, chap. 6) est célèbre et doit figurer dans bien des anthologies. Une première version, beaucoup plus courte, de ce passage figurait déjà dans les Mémoires de ma vie, dont l’écriture était achevée en 1817. La voici telle qu’elle figure dans l’édition en Livre de Poche des Mémoires d’Outre-Tombe, établie par Jean-Claude Berchet :

Le printemps en Bretagne est beaucoup plus beau qu’aux environs de Paris: il commence trois semaines plus tôt. La terre se couvre d’une multitude de primevères, de hyacinthes des champs et de fleurs sauvages. Le pays entrecoupé de haies plantées d’arbres offre l’aspect d’une continuelle forêt et rappelle singulièrement l’Angleterre. Des vallons profonds où coulent de petites rivières non navigables, présentent des perspectives riantes et solitaires: les bruyères, les roches, les sables qui séparent ces vallons entre eux en font mieux sentir la fraîcheur et l’agrément.

Et voici ce même passage, retravaillé, tel qu’il figure dans les Mémoires d’Outre-Tombe (édition de Jean-Claude Berchet, Le Livre de Poche1 ) :

Le printemps, en Bretagne, est plus doux qu’aux environs de Paris, et fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l’annoncent, l’hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol, arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la Péninsule armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de jonquilles, de narcisses, d’hyacinthes, de renoncules, d’anémones, comme les espaces abandonnés qui environnent Saint-Jean-de-Latran et Sainte-Croix-de-Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent d’élégantes et hautes fougères ; des champs de genêts et d’ajoncs resplendissent de leurs fleurs qu’on prendrait pour des papillons d’or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise et la violette, sont décorées d’aubépines, de chèvrefeuille, de ronces dont les rejets brunis et courbés portent des feuilles et des fruits magnifiques. Tout fourmille d’abeilles et d’oiseaux : les essaims et les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Dans certains abris, le myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre, comme en Grèce ; la figue mûrit comme en Provence ; chaque pommier, avec ses fleurs carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée de village. [Je coupe un paragraphe plus historique sur la forêt de Brocéliande selon le Roman de Rou du poète anglo-normand Wace.] Aujourd’hui, le pays conserve des traits de son origine: entrecoupé de fossés boisés, il a de loin l’air d’une forêt et rappelle l’Angleterre : c’était le séjour des fées, et vous allez voir qu’en effet j’y ai rencontré ma sylphide. Des vallons étroits sont arrosés par de petites rivières non navigables. Ces vallons sont séparés par des landes et par des futaies à cépées de houx.

La comparaison permet de mesurer le travail littéraire d’une version à l’autre. Peut-on y voir aussi un morceau d’observation naturaliste2 ? Continuer la lecture

  1. Le texte de ce livre I, dans cette édition du Livre de Poche est celui du manuscrit de 1848 ; c’est celui, précise Berchet, que Chateaubriand voulait définitif et qu’«il arrêta lui-même à la fin de sa vie» ; d’autres éditeurs n’ont pas respecté ce vœu et ont donné d’autres versions []
  2. Une des questions à ce sujet est celle des sources éventuelles de l’écrivain. Qu’est-ce qui dans ce texte vient de ce qu’il a pu observer dans son enfance et sa jeunesse ? Qu’est-ce qui pourrait venir d’emprunts ? []
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