“Les poings desserrés”

J’ai enfin pu voir le film de Kira Kovalenko, Разжимая кулаки, ce que j’at­tendais depuis l’an­nonce de sa sor­tie prochaine, il y a plus d’un an. Le film, sous le titre français Les poings desser­rés a, comme on le sait, rem­porté le pre­mier prix à Cannes en juil­let dernier dans la caté­gorie “Un cer­tain regard”.

De nom­breux arti­cles ont déjà été écrits à pro­pos de ce film, à l’oc­ca­sion de sa sor­tie et du prix rem­porté à Cannes, puis après sa sor­tie en salles. Si j’at­tendais depuis longtemps de pou­voir le voir, c’est parce que j’avais déjà appré­cié le pre­mier long métrage de la jeune réal­isatrice, sor­ti en 2016 : Sofitch­ka (Софичка, un des diminu­tifs pos­si­bles de Sophia, «Sophie»), adap­ta­tion de la nou­velle du même nom de l’écrivain rus­so­phone d’o­rig­ine abk­haze, Fazil Iskan­der. Comme j’ai appré­cié les autres films que j’ai pu voir, réal­isés par d’autres élèves de l’ate­lier de ciné­ma, ouvert à Naltchik, en république de Kabardi­no-Balka­rie, par le réal­isa­teur Alexan­dre Sok­ourov: Tes­no­ta, une vie à l’étroit (Теснота) et Une grande fille (Дылда), de Kan­temir Bal­agov, Les riv­ières pro­fondes (Глубокие реки) de Vladimir Bitokov et Une jeunesse russe (Мальчик русский) d’Alexan­dre Zolo­toukhine. Con­tin­uer la lec­ture

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Printemps en Bretagne (2)

I’d come home about five A. M. after work­ing all night in a club, gone right to bed and to sleep. Some­time lat­er I heard a sound like motor­boats revving up out­side. I jumped out of bed and ran to the win­dow. It was sev­en in the morn­ing and all up and down the block my neigh­bors were tun­ing up their pow­er mow­ers. (Alan King, Any­body Who Owns His Own Home Deserves It, 1962 , cité par Ted Stein­berg).

Le print­emps en Bre­tagne, écrivait Chateaubriand, plus doux et plus pré­coce qu’aux envi­rons de Paris, était annon­cé par cinq oiseaux : hiron­delle, lori­ot, coucou, caille et rossig­nol (voir ici). Mais ça c’é­tait il y a longtemps, avant la Grande Accéléra­tion de l’An­thro­pocène, à par­tir du milieu du XXe siè­cle. Car ce qui annonce le plus sûre­ment le print­emps désor­mais, comme dans n’im­porte quelle ban­lieue (sub­urb) états-uni­enne, c’est moins l’hi­ron­delle que le redé­mar­rage des ton­deuses à gazon, après une pause hiver­nale de deux à trois mois. On pour­rait presque résumer les sept dernières décen­nies de l’his­toire de la Bre­tagne occi­den­tale en dis­ant que le bruit des ton­deuses y a rem­placé la musique de la langue bre­tonne. Ce serait un peu réduc­teur bien sûr, mais cela con­tiendrait une part de vrai. Au lende­main de la Sec­onde guerre mon­di­ale en effet, la langue bre­tonne est encore partout présente. Ce n’é­tait déjà plus la sit­u­a­tion d’a­vant 1914, quand une part impor­tante de la pop­u­la­tion rurale ne par­lait que le bre­ton. Mais l’ef­fon­drement lin­guis­tique, indis­so­cia­ble de la “mod­erni­sa­tion” — le terme est impor­tant -, n’avait pas encore eu lieu. Aujour­d’hui, il est devenu excep­tion­nel, en dehors de quelques lieux mil­i­tants, d’en­ten­dre par­ler bre­ton. Impos­si­ble en revanche, entre févri­er et octo­bre, de ne pas enten­dre à de nom­breuses repris­es la péta­rade des engins de jardin, que ce soit entre les mains des par­ti­c­uliers ou celles des pro­fes­sion­nels du pous­sage de ton­deuse, arti­sans, auto-entre­pre­neurs ou agents des ser­vices tech­niques des col­lec­tiv­ités (on hésite dans tous ces cas à par­ler de “jar­diniers”, le pous­sage de ton­deuse ne néces­si­tant guère de con­nais­sance des végé­taux, du sol et de leur écolo­gie). Con­tin­uer la lec­ture

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Présentiel

Je repro­duis ci-dessous, en le dévelop­pant légère­ment, un com­men­taire que j’ai posté sur l’ex­cel­lent blog Gaïa Uni­ver­si­tas :

À enten­dre et voir fonc­tion­ner (surtout) nom­bre de mes col­lègues, j’en retire l’impression que pour la plus grande par­tie d’entre eux, l’essence même de l’université, c’est le trio cours en amphi (bondés) – bachotage – exa­m­en ter­mi­nal (dans les mêmes amphis, for­cé­ment bondés) 1. J’en viens à me deman­der à quoi sert une telle con­cen­tra­tion de bac + 8 min­i­mum si c’est pour être inca­pable d’in­ven­ter autre chose que ce mod­èle qui date de plusieurs décen­nies (voir déjà ce qu’écrivait Ray­mond Aron à ce sujet en… juil­let 1968). La crise san­i­taire, qui nous a oblig­és à impro­vis­er dans l’urgence quelques solu­tions « dis­tan­cielles », aurait dû être mise à prof­it pour con­cevoir l’université de demain, qui à mon avis sera néces­saire­ment hybride. Mais il n’en a rien été, à quelques rares excep­tions près. Depuis sep­tem­bre dernier, le seul mot d’ordre, pour les enseigne­ments comme pour les réu­nions, c’est « présen­tiel, présen­tiel, présen­tiel, présen­tiel ! ». Un min­i­mum d’observation per­met pour­tant de con­stater qu’il est pos­si­ble d’être physique­ment « présent » (dans un amphi par exem­ple) tout en étant sociale­ment et men­tale­ment « dis­tant » : parce qu’il existe une dis­tance sociale entre profs et étu­di­ants, ou parce que le cours est sopori­fique, ou encore que le wifi invite à la dis­trac­tion en per­me­t­tant de se con­necter à Net­flix – chez nous ce n’est plus pos­si­ble car la DSI avait repéré que ça occu­pait 15 % de la bande pas­sante et en a blo­qué l’accès via le wifi du cam­pus en sep­tem­bre 2020 (clic), mais c’est bien la preuve que ça ser­vait aus­si à cela. Mais j’ai aus­si des témoignages crédi­bles, datant d’a­vant la crise san­i­taire, au sujet d’étudiants de STAPS matant du porno pen­dant les cours (la col­lègue qui me rap­por­tait cette his­toire avait quand même exigé qu’ils coupent le son) ou d’étudiants en his­toire jouant entre eux à des jeux en ligne, en TD, pen­dant que leurs cama­rades ânon­naient leurs exposés… Con­tin­uer la lec­ture

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Tchernobyl par la preuve

Je viens de ter­min­er la lec­ture de livre de Kate Brown, Tch­er­nobyl par la preuve. Vivre avec le désas­tre et après (Actes Sud, 2021 — tra­duc­tion de Man­u­al for Sur­vival. A Cher­nobyl Guide to the Future, 2019). Le livre repose sur des années d’en­quête de ter­rain en Ukraine, en Biélorussie et en Russie, ain­si que sur le dépouille­ment de très nom­breuses archives aus­si bien nationales que locales dans ces trois pays (Archives nationales de la sécu­rité de l’Ukraine, qui con­ser­vent celles du KGB de l’ex-république sovié­tique d’Ukraine ; Archives d’É­tat de l’é­conomie de la Fédéra­tion de Russie ; Archives nationales de la république de Biélorussie ; archives des régions — oblasti — de Tch­erni­hiv, Jytomir, Gomel, Mogu­ilev…). La table des archives con­sultés com­porte une trentaine de lignes. Elle précède la liste des entre­tiens réal­isés qui con­tient une cinquan­taine de noms, dont ceux des nom­breux sci­en­tifiques que la série Cher­nobyl de Craig Mazin a représen­tés à tra­vers le per­son­nage fic­tif d’Oulana Khomiouk : Youri Ban­da­jevs­ki, Valenti­na Drozd, Natalia Lozyt­s­ka, Alek­seï Nesterenko… Per­son­ne, avant Kate Brown, n’avait fait un tel tra­vail et son livre est désor­mais une référence incon­tourn­able pour quiconque s’in­téresse à l’ex­plo­sion du réac­teur n° 4 de la cen­trale de Tch­er­nobyl et à ses con­séquences à long terme pour les habi­tants des régions les plus con­t­a­m­inées par les radi­a­tions et au-delà. Il serait dif­fi­cile de résumer le livre, mais on peut en retenir quelques élé­ments. Con­tin­uer la lec­ture

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За тех, кто в море! (À ceux qui sont en mer !)

За тех, кто в море ! (À ceux qui sont en mer !) est une for­mule de toast tra­di­tion­nelle en russe, appelant à lever son verre en l’hon­neur des marins. Un arti­cle du blog Marin d’Ukraine (Моряк Украины) sur Live­jour­nal nous apprend que ce toast aurait été pronon­cé pour la pre­mière fois par le général-ami­ral Fiodor Golovine.

Mais si j’en par­le ici c’est parce que j’ai repen­sé à cette for­mule de toast en retrou­vant dans le reportage dess­iné de Ray­nal Pel­licer et Tit­wane (Édi­tions de la Mar­tinière, 2021), tiré d’une immer­sion de 18 jours à bord du porte-avions Charles de Gaulle, men­tion de la for­mule encore plus con­nue, attribuée tan­tôt à Pla­ton tan­tôt à Aris­tote, et que j’avais un peu oubliée : « il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui sont en mer » (en russe : „Есть три вида людей: живые, мертвые и те, кто плавают по морям“). Ray­nal Pel­licer (p. 108) pré­cise que la for­mule est prob­a­ble­ment apoc­ryphe et que sa pater­nité « devrait plutôt être attribuée à Anachar­sis ». Il ne donne pas de référence bib­li­ographique, mais on peut trou­ver des pré­ci­sions à ce sujet dans cet arti­cle de Jean-Marie Kowal­s­ki, his­to­rien de l’an­tiq­ui­té et respon­s­able depuis 2007 du départe­ment sci­ences humaines de l’É­cole navale (voir ici). La for­mule, selon Jean-Marie Kowal­s­ki, tire en quelque sorte la con­clu­sion de la réponse d’A­n­ar­cha­sis, ce sage orig­i­naire de Scythie, rap­portée par Dio­gène Laërce dans Vies, doc­trines et sen­tences des philosophes illus­tres, à quelqu’un qui lui demandait si les vivants étaient plus nom­breux que les morts : « Mais d’abord, ceux qui sont sur mer, dans quelle caté­gorie les rangez-vous ? »

L’anec­dote, très exacte­ment, fig­ure au livre I (§ 104), de l’ou­vrage de Dio­gène Laërce :

Ἐρωτηθεὶς πότεροι πλείους εἰσίν, οἱ ζῶντες ἢ οἱ νεκροί, ἔφη, « Τοὺς οὖν πλέοντας ποῦ τίθης; »

(Inter­rogé au sujet de > lesquels sont les plus nom­breux, les vivants ou les morts, il dit : « Ceux qui nav­iguent, où donc les places-tu ? »)

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